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Barthélémy Courmont

[Barthélémy Courmont] Les vertiges de la guerre commerciale Washington-Pékin

2018-04-17 09:30:01

Crédit photos: CNS

La crise commerciale engagée par le président américain avec l’annonce d’une taxation de 25% sur les importations d’acier et d’aluminium, taxes repoussées et parfois exemptées pour certains partenaires à l’exception notable de la Russie et de la Chine, a souvent été qualifiée de guerre commerciale par les commentateurs au cours des dernières semaines. Au point de donner le vertige quant à ses conséquences. Et pourtant, les principaux intéressés ne semblent pas cautionner cette appellation. « Nous ne sommes pas engagés dans une guerre commerciale avec la Chine, cette guerre a été perdue il y a des années par des gens inconscients ou incompétents qui représentaient les Etats-Unis » : c’est par ce tweet que Donald Trump a, le 4 avril, exprimé son avis sur la question. En des termes aussi durs que résignés, le président américain a assez clairement répondu aux multiples sollicitations afin de savoir si les mesures engagées depuis plusieurs semaines répondent à une volonté de déclencher une guerre commerciale avec la Chine. Et la réponse est non, car cette guerre ne saurait être imputée uniquement à sa politique économique et commerciale, mais à des éléments plus structurants et anciens, sur lesquels Pékin est désormais en position de force. Côté chinois, même attitude visant non seulement à balayer d’un trait toutes les évocations et, plus encore, les perspectives d’une guerre commerciale. Pékin a même profité de l’occasion qui lui est offerte de répondre aux provocations américaines en réaffirmant son soutien au libre-échange.

La guerre commerciale, c’était hier

Dans les faits, rien n’a vraiment changé depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. La « guerre pacifique » qui oppose les deux premières puissances mondiales, faite de manœuvres et de rhétoriques, parfois d’instrumentalisations et de diabolisations mais pas de tensions militaires, doit de fait être analysée dans le temps long, et cette analyse doit surtout dépasser des chiffres qui indiquent une dépendance de plus en plus grande des Etats-Unis à l’égard de la Chine, avec notamment un déficit commercial abyssal et le rachat par des créanciers chinois de la dette américaine. Depuis l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001, mais aussi en écho à une irrésistible affirmation de la puissance chinoise caractérisée par de pharaoniques projets d’investissements dans le monde (connus sous le nom d’initiative de la ceinture et de la route), ou encore en tenant compte de l’effritement du poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale au profit des pays émergents, Pékin en tête, de multiples stratagèmes ont été pensés à Washington pour répondre à un risque accru de transition de puissance. Sous l’administration Clinton, les négociations sur l’entrée de la Chine à l’OMC avaient pour objectif, pour le moins non rempli, de dompter Pékin ; l’équipe Bush a de son côté théorisé l’endigagement, à savoir une stratégie double et assez grossière de rapprochement et d’endiguement de la Chine ; et Barack Obama a énoncé la stratégie du pivot vers l’Asie, qui avait pour objectif de rééquilibrer la relation avec Pékin et de renforcer le poids américain en Asie. En d’autres termes, une politique chinoise au détriment d’une politique asiatique. Tous ces efforts ont échoué, et aucune administration américaine n’est ainsi parvenue depuis la fin de la Guerre froide à contrôler, et encore moins stopper, la montée en puissance chinoise. Quand Donald Trump avance que la guerre commerciale a été perdue par son pays, il porte un regard certes sévère sur l’action de ses prédécesseurs, mais il n’est pas dans l’excès.

Une absence de stratégie ?

Et si les Etats-Unis n’avaient pas de réponse à apporter aux défis commerciaux auxquels ils sont confrontés ? Et pire encore, si les mesures engagées n’avaient pas pour effet d’accentuer encore un peu plus cette « défaite » ? En effet, au-delà du diagnostic assez juste dressé par le président américain, quels sont les remèdes proposés, tandis que le déficit commercial des Etats-Unis à l’égard de la Chine continue inexorablement de se creuser ? C’est là que le problème se pose. L’annonce du retrait du Traité trans-Pacifique (TPP) en janvier 2017, première décision en politique étrangère de Donald Trump après son élection, s’est faite sans négociation avec Pékin, et donc sans aucune contrepartie. Plus récemment, la mise en avant de mesures protectionnistes avec la taxation sur les importations d’acier et d’aluminium s’est faite de manière désordonnée et surtout trop délibérément anti-chinoise, au point de fournir à Pékin des arguments pour se placer en position de victime et annoncer des mesures de rétorsion sans que ces dernières ne soient perçues comme agressives. Si la guerre commerciale entre Washington et Pékin ne date pas d’hier, la Chine est de plus en plus en position de force et les manœuvres de l’administration Trump ne font que la renforcer. Le tweet du président américain s’inscrit ainsi dans une reconnaissance de la démission de Washington, mais il soulève dans le même temps le risque de voir se multiplier des mesures visant à réduire les effets de l’échec des politiques commerciales américaines. Cela est légitime, mais peut être extrêmement maladroit aussi. Gare au risque de voir les Etats-Unis se mettre un peu plus en situation difficile en apportant des réponses aussi maladroites que précipitées, et bouleverser des règles commerciales internationales dont ils ont pourtant été les principaux artisans.

Boao et la réponse chinoise

Au-delà de l’annonce de la taxation de produits américains comme mesure de rétorsion si l’administration Trump mettait ses menaces à exécution, la Chine a profité du forum de Boao pour faire une nouvelle fois la promotion du libre-échange. Dès l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et l’annonce du retrait du TPP, Xi Jinping avait adopté cette posture, à l’occasion du forum de Davos de 2017 notamment, puis à de nombreuses reprises au cours des derniers mois. La réponse chinoise à la formulation d’une nouvelle politique commerciale des Etats-Unis s’articule ainsi à la fois autour de la mise en avant de capacités de défense, mais aussi et surtout de la réaffirmation d’un modèle qui a permis à la Chine de voir sa puissance économique croître très rapidement au cours des dernières années. Si les « guerres commerciales » annoncées à grand renfort de représentations presque apocalyptiques donnent le vertige, c’est peut-être justement en raison de l’inversion des rôles à laquelle nous sommes en train d’assister. Pékin a choisi de prendre le protectionnisme américain à contre-courant plutôt que d’y répondre frontalement, et remporte ainsi une inespérée bataille de l’image, dans cette « autre » guerre, consommée celle-ci, que mènent les deux grandes puissances.

Barthélémy Courmont

Maître de conférences à l’Université catholique de Lille et directeur de recherche à l’IRIS, où il est responsable du Programme Asie-Pacifique.

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