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Bernard Brizay

Claude Martin : La diplomatie n'est pas un dîner de gala - Mémoires d'un ambassadeur

Bernard Brizay 2018-07-30 12:33:34

Claude Martin, ancien ambassadeur, raconte dans son livre publié cette année aux éditions de L’aube (29,90 €), un parcours instructif aux premières loges d’une Chine en pleine mutation.

C’est un pavé de 950 pages, et il faut féliciter l’éditeur (l’aube) d’avoir eu le courage de le publier. Que le potentiel lecteur ne se décourage pas de l’acheter, car il se lit d’une traite, tant il est passionnant et bien écrit. Un ouvrage que l’on peut qualifier d’historique.

« Dès l’enfance, je rêvais de l’Asie », confie l'auteur. Claude Martin a été ambassadeur de France à Pékin (de 1990 à 1993). Mais cet ancien élève des Langues O' (et de l’ENA) est envoyé en Chine à 20 ans, comme attaché d’ambassade. Car il y a une cinquantaine d’années, parler le mandarin était chose aussi rare que le jade. Il va rester 30 ans en Chine, s’intéressant - par delà ses fonctions et responsabilités de diplomate - à tout ce qui est chinois, hommes et femmes, les arts et les lettres (Lu Xun, Ba Jin, Lao She, Mao Dun), la vie quotidienne à Pékin et ailleurs en Chine. Et aussi l’Opéra de Pékin et le cinéma. Bref tout ce qui ne peut échapper à un esprit curieux, amoureux de la Chine. Il explore Pékin, à pied ou à vélo, été comme hiver. Voir aussi sa prédilection pour l’ancienne capitale de Luoyang (et les fameuses grottes bouddhiques de Longmen), dont sa femme est originaire.

Son livre est riche d’une galerie de portraits de personnages historiques, officiels et dirigeants chinois (Liu Shaoqi, Deng Xiaoping, Lin Biao, Zhao Ziyang et bien sûr Zhou Enlai, Mao Zedong et la bande des quatre, Jiang Zemin), de collègues diplomates français et étrangers. Mais aussi de citoyens anonymes de la République populaire, des journalistes français et étrangers, finement ciselés, bien vus et parfois

« vachards ». Autant d’eaux-fortes. Mais l’art du diplomate sait écorcher sans trop blesser. Ses « victimes » ne peuvent lui en vouloir. Sauf peut-être M. Giscard d’Estaing qui refuse de partager un prix prestigieux avec son ami Helmut Schmidt. Claude Cheysson, (ancien ministre des Affaires extérieures de François Mitterrand) en prend aussi pour son grade ! Et surtout Alain Peyrefitte, le thuriféraire du régime, qui n’a rien vu de la Révolution culturelle. Un régal… On éclate parfois de rire. À la question ingénue par exemple d’un sous-ministre socialiste (R.G. Schwartzenberg) en visite à Pékin et que l’ambassadeur emmène visiter le Temple des Lamas à Pékin : « C’est grand comment un lama ? ».

Mais surtout, c’est toute l’histoire encore peu connue des années qui ont suivi la mort de Mao, en septembre 1976, qui nous est ici contée. Claude Martin pourrait, s’il le voulait, continuer l’Histoire du Parti communiste chinois du général diplomate Jacques Guillermaz. Mieux que ne le ferait n’importe quel historien. Les diplomates, lorsqu’ils prennent la plume, nous en apprennent plus et sont plus faciles à lire.

Bernard Brizay

La révolution n’est pas un dîner de gala : elle ne se fait pas comme une oeuvre littéraire, un dessin ou une broderie ; elle ne peut s’accomplir avec autant d’élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre.

- Mao Zedong, Petit Livre rouge

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"La Diplomatie n’est pas un dîner de gala", vu d’une Chinoise

J’ai rencontré Claude Martin par une après-midi ensoleillée en juin à l’étage de la librairie le Phénix à Paris. Dans la dédicace qu’il m’a écrite, il espérait que « ces images d’une Chine qu’elle n’a pas connue ne lui déplaisent pas ». Certes, née une décennie après l’ouverture de notre pays, je n’ai pas vu de mes propres yeux cette Chine pendant le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle prolétarienne. Pourtant, elle n’est nullement inconnue pour la génération descendante de la « culture rouge », qui est la mienne. Nos parents, avec à la bouche les grands airs des œuvres révolutionnaires telles que la Fille aux cheveux blancs, le Détachement féminin rouge et la Prise de la montagne du Tigre - dont Claude Martin a vu des représentations lors de son premier séjour en Chine - nous font humer l’air de l’époque. « Dong fang hong, tai yang sheng, zhong guo chu le ge mao ze dong… », l’Orient rouge continue à retentir dans nos galas télévisés. Et les badges du Grand Timonier font partie de l’héritage familial pour beaucoup de familles que je connais. La Chine que j’ai vécu est un pays pulsionnel et déterminé, toujours prêt à construire, quitte à détruire, comme le dit très bien Claude Martin. « Bu po bu li », ce caractère de l’époque de nos parents marque encore la nôtre.

Ma génération a eu la chance d’avoir pu manger le fruit de l’ouverture du pays. « La France était avancée, et la Chine arriérée ». Cette phrase en forme d’aveu prononcée par Deng Xiaoping lors de sa visite « historique » en France au printemps de 1975, sort de notre tête quand nous sommes en France aujourd’hui. On y est heureux, comme Deng, de goûter « le pain chaud » et « les croissants », et de marcher sur « les rues pavées, luisantes sous la pluie ».

On a beaucoup de choses à apprendre auprès de la France, mais ce qui est plus important, c’est d’échanger avec elle. C’est à nous donc de suivre le chemin entamé par Jean de Plancarpin, Guillaume de Robrouk, les Jésuites, Segalen, Saint-John Perse et Claudel - une histoire que Deng ignorait d’après Claude Martin. Le monde de la diplomatie est loin pour la plupart d’entre nous, mais celui de l’échange l’est moins.

Caroline Ma

Doctorante en littérature française à l’École normale supérieure de Paris

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