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[Pierre Picquart] Rodrigo Duterte ouvre les bras à la Chine et à la Russie et tourne le dos aux États-Unis

Pierre Picquart 2016-11-21 06:48:55

Avant son élection en juin 2016, le président philippin Rodrigo Duterte n’était pas une figure connue sur le plan international, tout comme Trump. Mais l’élection de Duterte, ses propos chocs - ainsi que sa tentative de pivot abrupt vers la Chine et la Russie - bouleversent les rapports de force en Asie du Sud-Est. Le 20 octobre 2016, après un sommet à Pékin avec son homologue chinois Xi Jinping, il déclare dans un forum économique : « J’annonce ma séparation d’avec les États-Unis ».

C’est un spectaculaire revirement diplomatique vers la Chine et au détriment « du traditionnel allié américain ». Duterte est-il impulsif ou sérieux ? Cette question se pose dans les milieux occidentaux. Pour autant, il n’est pas le seul homme politique à créer un séisme médiatique en faisant irruption sur la scène internationale. Bravant les sondages d’opinion, Trump, lui aussi, aux propos décomplexés, va devenir à la surprise générale, le 45 ème président des États-Unis.

Provocations et stratégies : comprendre le revirement de Rodrigo Duterte

Après avoir violemment critiqué plusieurs fois Barack Obama et les États-Unis, Rodrigo Duterte vient de se réjouir de l’élection de Donald Trump. Désormais, il se compare à lui et il pense même avoir « de nombreux points communs » avec le futur locataire de la Maison Blanche. Duterte était d’ailleurs, depuis plusieurs mois, surnommé le «Donald Trump philippin». Certains jugent ces deux hommes imprévisibles, violents, misogynes, voire racistes. À l’opposé, d’autres partisans affirment qu’ils captent les demandes de leurs peuples et qu’ils proposent des solutions simples, mais très radicales, en promouvant le renouveau de leurs patries et des actions pragmatiques.

Ces nouveaux leaders parlent à leurs électeurs comme le peuple le fait dans son quotidien. Ils ne s’embarrassent pas des usages et ils font des déclarations tonitruantes au grand dam des diplomates. Alors, qu’en est-il vraiment de la future politique économique et des partenariats internationaux des Philippines, au regard notamment des États-Unis, de la Chine et de la Russie ?

D’une part, Rodrigo Duterte utilise un langage argotique pour plaire au plus grand nombre de ses électeurs, et d’autre part, il modère ses propos via ses lieutenants, pour calmer « le jeu diplomatique ». Il fait des déclarations brutales et il module ensuite ses messages en les ajustant au contexte des réalités internationales, dans un jeu subtil de va-et-vient qui paraît incompréhensible.

Si nous anticipons des pistes sur la politique et la coopération internationale à venir des Philippines, il est difficile pour bon nombre d’experts de se projeter dans l’esprit de Rodrigo Duterte. Le décodage pourrait être celui-ci : Et si, en fait, le président Philippin n’essayait pas de tester les limites de ses homologues étrangers ? En clair, Rodrigo Duterte n’est-il pas en train de jouer sur tous les tableaux ? En effet, il s’agit pour lui, d’une part, de se démarquer des États-Unis en conservant ses avantages et leur appui, et d’autre part, de se rapprocher de Moscou et de Pékin.

Ce triple jeu lui permettra, s’il tient solidement la barre du navire philippin, de continuer à profiter d’une aide des U.S.A, et pour des raisons économiques, de profiter du marché Chinois. Pour asseoir son pouvoir et son aura sur la scène internationale, il lui faut aussi se rapprocher de la Russie. Ce n’est pas une rhétorique vide de sens. Cela induit un tournant vers une politique extérieure plus équilibrée, qui serait à la fois réorientée vers les États-Unis, la Russie et la Chine.

L’enjeu en Mer de Chine : la nouvelle politique de Rodrigo Duterte

Peu de temps avant l’élection de Rodrigo Duterte, la Cour permanente d'arbitrage (CPA) de La Haye avait donné raison aux Philippines et à la demande de l’ex-président des Philippines, Benigno Aquino III, qui lui, avait pratiqué une diplomatie agressive face à Pékin au regard des litiges frontaliers en Mer de Chine. Pékin avait rejeté aussitôt la compétence de ce tribunal en indiquant que des relations et des négociations bilatérales permettraient de mieux résoudre ces questions. De nombreux médias occidentaux se félicitaient aussitôt de cette décision de La Haye, qui pourtant, avait pour conséquence de mettre de « l’eau sur le feu » en Mer de Chine, ceci, à la satisfaction des opposants à Pékin, de la paix en Mer de Chine et de l’aile conservatrice du gouvernement japonais.

Alors que Pékin est accusé par de nombreux occidentaux de mener une politique unilatérale dans cette zone, la Chine déploie depuis plusieurs années tous ses efforts pour résoudre les problèmes territoriaux en Mer de Chine, tout en réaffirmant ses droits historiques. Alors, nous assistons bien à un coup de théâtre géopolitique ! La Chine et les Philippines viennent de renouer le dialogue tant attendu par la diplomatie chinoise. Sans profiter de la décision de La Haye qui aurait pu envenimer une source de conflit déjà importante avec Pékin, le président Rodrigo Duterte a choisi la paix. Il s’est rendu, à la surprise générale, chez « ses nouveaux amis chinois ».

Lors de sa rencontre avec XI Jinping, Rodrigo Duterte a donc choisi le dialogue. Les deux dirigeants ont ouvert une nouvelle page dans leurs relations bilatérales et se sont déclarés prêts à passer de la confrontation à la coopération mutuelle sur les questions relatives à la Mer de Chine méridionale, à la coopération mutuelle et aux échanges commerciaux. Assiste-t-on à un retournement d’alliances et de situation diplomatique et géopolitique dans cette région ? Très certainement, car Duterte vient de déclarer être disposé à des exercices militaires conjoints avec la Chine et la Russie. Il a par ailleurs indiqué qu'il n'y aurait plus de « jeux de guerre » avec les États-Unis.

La logique de confrontation avec la Chine, et celle d'exercices conjoints avec les États-Unis (principal allié en matière de défense et fournisseur d'équipements militaires des Philippines) semblait être la nouvelle donne dans ce combat d’influence entre la Chine et les États-Unis dans la zone Asie-Pacifique. C’est un succès de la diplomatie Chinoise. Si les échanges commerciaux et les intérêts sino-philippins évoluaient favorablement, cela marquerait de façon notable, la montée en puissance de la diplomatie chinoise au dépend des Etats-Unis et de ses alliés dans cette région.

Un rééquilibrage géostratégique et économique en Mer de Chine

Bon nombre d’observateurs sont stupéfaits par ce retournement de situation et par la politique de Duterte (jugée aventureuse) qui se tourne vers Moscou et vers Pékin. C’est ignorer les efforts de la diplomatie chinoise pour éviter les conflits en Mer de Chine, et pour favoriser une zone économique régionale plus prospère. Alors, est-ce que le président philippin aurait finalement réalisé que son avenir, aujourd'hui, devait se construire avec de nouvelles alliances, comme la Russie et la Chine ? Certainement, car ces deux grandes puissances, géographiquement proches, prônent de nouveaux partenariats bilatéraux et multilatéraux avec les autres nations de la planète.

Certes, Rodrigo Duterte, ce populiste flamboyant, n'a jamais porté les Américains dans son cœur. Depuis son arrivée à la présidence au début de l'été 2016, Duterte s'en prend régulièrement aux États-Unis qui eux, critiquent sa violente campagne contre la drogue. Duterte se dit au bord de la rupture avec son ancienne puissance coloniale qui date de 1951. Mais aucune menace du président philippin ne s'est encore traduite dans les faits. Et puis, Trump a une vision diplomatique qui se veut plus isolationniste à l’intérieur, et beaucoup moins interventionniste à l’international.

C’est donc une nouvelle opportunité pour Rodrigo Duterte. Il vient de déclarer qu’il allait arrêter de se quereller avec les États-Unis ! Il est tout de même surprenant et rare de voir qu’une alliance historique avec les États-Unis soit remise en question d’un seul coup, et par une déclaration unilatérale. Ce type de renversement d'alliance ne se produit en général, que dans des situations extrêmes, prérévolutionnaires, guerrières, ou suite à de graves malentendus géopolitiques.

Mais les temps changent et des hommes nouveaux accèdent au pouvoir en se tournant vers d’autres alliances. Faut-il s’en étonner ou s’en plaindre ? Ces derniers renversent des cartes géopolitiques. « L'Amérique a perdu » dit Duterte. Il veut aussi se réaligner sur la Chine et se rendre en Russie pour parler au président Poutine. Duterte souhaiterait lui annoncer « qu'on est trois contre le reste du monde : la Chine, les Philippines et la Russie ». Mais, toujours atypique ou rusé, maniant le chaud et le froid, en rentrant aux Philippines, il avait assuré qu'il ne voulait pas la rupture avec Washington. Ce qui ne l'a pas empêché de se lancer dans une nouvelle tirade antiaméricaine.

Toujours est-il, qu’à son retour de Pékin, Duterte peut se vanter d’avoir réussi sur deux tableaux : d’une part, sur le plan géopolitique, éviter les germes d’un nouveau conflit en Mer de Chine, et d’autre part, au niveau économique, favoriser pour son pays un fructueux partenariat économique et commercial avec la Chine. Aujourd’hui, cette Lune de miel entre Manille et Pékin se solde par la promesse de construction d’autoroutes, de voies ferrées et de ports. Les entreprises chinoises vont investir aux Philippines. Les touristes chinois seront encouragés à y retourner après une période de bouderie. Pékin accordera des prêts à hauteur de huit milliards d’euros aux Philippines. Des accords d’une valeur de douze milliards d’euros devraient être signés.

L’avenir dira si Rodrigo Duterte a eu raison sur ces deux points. Toujours est-il qu’une zone économique prospère dans cette aire régionale favorisera la paix. Mais il reste encore la question épineuse relative aux problèmes intérieurs dans les Philippines. Car le monde jugera Duterte plus tard aussi de la façon dont il éradiquera cette question dévastatrice des effets de la drogue. Certes, ce fléau meurtrier est bien à combattre. Mais il ne devrait pas se transformer en guerre, mais en combat, avec l’aide de tous, de la prévention, de l’éducation et de la lutte contre la pauvreté.

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