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Sonia Bressler

[Sonia Bressler] Voir le Tibet différemment

Sonia Bressler 2018-03-20 04:57:06

Du 6 au 12 mars 2018 s’est déroulée, à l’ONU à Genève, une semaine sur les droits humains, des intervenants des tous les pays, des ONG étaient présents pour présenter les avancées en matière de droits humains.

Chaque année, le sujet est sensible, il s’agit d’aborder les droits humains en Chine, comme le soulignait le journal La Croix en 2013 : « Les droits de l’homme en Chine restent probablement le domaine le plus politiquement délicat à gérer pour Pékin, accusé depuis des décennies de ne pas respecter les droits et les libertés de ses citoyens, et en particulier ceux des minorités tibétaine ou musulmane »1.

La question véritable est : Sommes-nous encore capables d’être objectifs quand nous parlons des droits humains ? Savons-nous reconnaître ce que met en place un pays, sur quelle échelle et selon quelle temporalité ?

Nous sommes en 2017, et nous devons remarquer l’ensemble des efforts entrepris par le gouvernement chinois pour conduire à la réussite de son principal objectif : la mise en place d’une société de « moyenne aisance » pour 2020. Le socialisme à la chinoise est une pensée qui s’applique à toute la population et contribue à l’instauration d’un mieux être.

Dans ce contexte, présenter les efforts entrepris au Tibet, c’est prendre le risque de heurter les représentants occidentaux. Rappelons que pour une majorité des occidentaux, le « Tibet doit être rendu aux Tibétains » ou « libéré ». Cette image de « Tibet libre » est soigneusement entretenue par des stratégies de communication (via des manifestations ou autres) qui ont pour but de générer de l’émotion. Rien de tel que l’émotion pour paralyser la compréhension d’une situation ou rendre impossible la rationalité2.

Comment dans ce contexte voir différemment la question du Tibet ? Ceci est possible, si nous déconstruisons nos idées reçues (selon la méthode de Derrida). Si nous prenons le temps de reconsidérer cette situation.

Je me dois de revenir un peu en arrière sur mes différents voyages, rencontres qui m’ont permis de donner un nouveau sens à mes recherches sur cette région autonome de Chine.

En 2007, je suis partie de France avec cette idée de relier Pékin à Delhi en passant par le Tibet et le Népal (que je connaissais déjà). Je tenais à traverser le Tibet, à voir ce plateau, à en comprendre les mystères et les mythes. Avant mon départ, une amie m’a lancé une remarque : « tu vas être déçue par le Tibet ! ». Aussitôt, je lui ai répondu « mais comment pourrais-je l’être puisque je n’y suis jamais allé ? »

Ne trouvez-vous pas cela paradoxal de croire que nous allons être déçus par un endroit alors que nous ne l’avons jamais vu ?

Cette remarque résonne encore dans mon esprit. En 2007, c’est donc avec beaucoup d’appréhension que j’ai traversé le plateau puis emprunté la Route de l’Amitié pour me rendre au Népal. Une fois revenue à Paris, cette amie m’a dit alors « tu as vu et tu es déçue par le Tibet ? »

À nouveau, j’ai été profondément choquée. Depuis lors, afin de répondre au mieux à la formulation paradoxale de cette amie, j’ai souhaité entamer des recherches et comprendre le Tibet de l’intérieur. Je suis donc revenue en 2012 puis en 2016. Au travers de ces voyages, j’ai pu prendre conscience que les paradoxes soulevés par cette amie sont profondément institués dans les mentalités occidentales. Notre inconscient collectif est ce que le philosophe Maurice Merleau-Ponty appelait notre « point aveugle ».

Si nous ne sommes pas capables de nous questionner sur ce « point aveugle » de notre conscience, alors nous ne pouvons pas comprendre l’ensemble des efforts financiers et politiques conduits au Tibet par le gouvernement chinois (en matière d’accès à l’éducation, aux soins, à la préservation du patrimoine culturel et de l’environnement).

Ne pouvant parler de tout, j’ai choisi d’aborder trois thèmes essentiels pour illustrer toute l’importance de ces enjeux : l’éducation, la préservation de la culture et l’accès aux soins.

Crédit photo: CNS

1 - Éducation au Tibet

L’éducation est l’une des réponses essentielles à l’éradication de la pauvreté au Tibet. Lors de mes périples, j’ai pu observer l’évolution des écoles primaires à Lhassa et dans un district proche de Lhassa.

L’école primaire / bilingue :

L’école compte mille huit cents élèves et vingt-sept classes. En 2012, j’ai pu suivre un cours de langue tibétaine et discuter un peu avec les enfants et l’enseignante. Ils étaient étonnés de voir une femme rousse venir les voir. Oui, je viens de l’ouest, d’un tout petit pays appelé la France et qui appartient au continent européen et à l’entité politique appelée Europe.

Comme exercice d’échanges, je leur ai proposé de me dire « leur vision du futur ». Ils ont été interloqués, surpris, mais tous ont répondu. Et là survient la magie quand des jeunes filles vous disent qu’elles veulent être « médecin », « hôtesse de l’air », etc. D’autres élèves veulent être « professeur », « artisan », « militaire » ou encore « infirmière ».

Autant de jeunes hommes que de jeunes femmes qui peuvent espérer accéder à de nouveaux métiers. C’est une chance, l’accès à l’éducation pour tous. Une chance pour comprendre son futur et le dessiner.

Le lycée n°2 de Gyantsé :

Ce lycée est assez récent, sa construction a été achevée en 1996. C’est un immense lycée qui comprend plusieurs bâtiments. Dès le hall d’entrée, des inscriptions en tibétain parcourent les murs. Dans une salle de classe on apprend à écrire de façon traditionnelle. Assis, les jambes croisées, une planche de bois sur les genoux, il faut apprendre la minutie de chaque lettre. Faire et refaire. Apprendre l’usage de chaque outil traditionnel afin que le savoir ne se perde pas. En haut du mur, au-dessus du tableau noir classique est peint et écrit en tibétain le maniement de la planche de bois (l’équivalent de notre ardoise), des stylos (en bois), de l’encre et des chiffons pour effacer. Des pages d’écriture ornent le mur. L’épaisseur varie, les formes et les styles aussi. Des tangkas brodés sont suspendus.

Lors de cette visite, le directeur du lycée m’a rappelé qu’en 1987 et 1988, le Tibet a mis en oeuvre des dispositions sur l’étude et l’apprentissage des langues. Le tibétain et le chinois sont d’importance égale mais l’accent doit être mis sur le tibétain. En d’autres termes, la langue et l’écriture tibétaine sont bien protégées.

Nous allons et venons dans les grands couloirs. Dans son bureau trône la même fresque que celle du temple de tashilhunpo à Shigatsé. L’éléphant blanc qui supporte un singe qui lui-même supporte un lapin et enfin l’oiseau. Et le directeur de souligner : « Vous savez, elle est très importante, cela nous enseigne l’harmonie, et le respect des membres d’une même famille. »

Pourquoi ces choses anodines sont-elles si importantes à mes yeux ? C’est par le terrain, par la rencontre de ceux qui font tous les jours l’enseignement que nous pouvons comprendre la notion de « droits humains ». L’enseignement au Tibet dans les zones les plus reculées est une chose essentielle autant que de permettre à des jeunes de poursuivre des études supérieures.

Crédit photo: CNS

L’Université du Tibet à Lhassa

L’Université du Tibet. En tibétain : Poijong Lobcha Qênmo, et en chinois: 西藏⼤学; Xīzang dàxué. Elle se situe au numéro 36 de la route de JiangSu. J’ai été reçue par Tseyang Changngopa, la vice-présidente de l’Université.

J’ai été, dès les premiers pas sur le campus, complètement ébahie par la qualité des locaux.

À Lhassa, l’université a pris forme. Elle se compose de plusieurs bâtiments. Elle recouvre près de 230 000 mètres carrés. Elle est officiellement ouverte depuis 1985. Mais elle existe depuis 1952 sous une forme moins avancée. Elle était le lieu de formation des cadres tibétains locaux. En 1965, elle faisait figure d’école normale. En 1975, elle devient un établissement supérieur. Et en 1985, elle prend le titre d’Université du Tibet. Depuis 1999, elle comprend l’école des Beaux-Arts et une école de médecine.

Aujourd’hui, l’Université du Tibet est classée parmi les cent dix meilleures universités de Chine.

Seulement trois exemples pour aller un peu vite, mais trois exemples forts qui montrent combien les efforts sont continus pour préserver la culture. Cependant, cela ne suffit pas si je dis cela. Je me dois de préciser un peu en rappelant une étonnante vérité : auparavant, peu de personnes pouvaient avoir accès à une éducation et la population comptait plus de 95 % d’illettrés. Aujourd'hui, le Tibet est la première des régions à avoir mis en place l'éducation gratuite pour les enfants. 98 % des enfants sont allés à l'école. Certains peuvent continuer jusqu'à l’université.

Crédit photo: CNS

2 - Conservation du patrimoine culturel

Evidemment à ce niveau, il nous faut parler des temples (le plus connu, le Potala, mais il y en a des centaines d’autres), des reliques mais également des livres, des textes.

De 2007 à 2016, j’ai eu la chance de visiter à plusieurs reprises les différents temples les plus importants au Tibet.

Le Tibet est l’une des régions chinoises où la protection du patrimoine culturel occupe une place très importante. La région abrite des milliers de reliques historiques. Afin de préserver le patrimoine culturel unique du Tibet, les autorités ont pris des mesures pour conserver dans le meilleur état l’héritage transmis des ancêtres et présenter une histoire vivante aux touristes venant du monde entier.

Préserver les temples

Afin de préserver le Potala, à partir du 14 juillet 2008, le gouvernement de la Région autonome du Tibet a imposé une limitation du temps et du nombre de visites.

Les touristes doivent réserver leur billet d’entrée une journée à l’avance et visiter le site pour une durée prédéfinie. Pas plus de 5 000 entrées par jour au Potala.

Face aux risques de séismes, à l’âge du Potala, de nouveaux travaux sont prévus. Comme l’a souligné Jorden (vice-directeur du Service d’Administration du Palais du Potala) : « La première réparation a eu lieu entre 1989 et 1994, l’Etat a investi 55 millions de yuans, il s’agissait du plus important investissement en terme de conservation du patrimoine à cet époque-là. En 1994, le Palais du Potala a été inscrit sur la liste du Patrimoine culturel de l’Unesco. Après 7 ans, en 2001, la deuxième réparation a été lancée, l’Etat a investi 2,3 milliards de yuans, les travaux se sont focalisés sur l’intérieur et la façade du bâtiment. Le Palais a des centaines d’années, l’endommagement des sols et des murs fondateurs est très grave, causé par les fréquents séismes qui font trembler le Tibet. Ça entraîne des risques, donc le gouvernement a investi dans la réparation des murs fondateurs et pour la prévention des fuites d’eaux ».

La préservation des temples, des reliques, des fresques au Tibet va désormais s’inspirer de tout le formidable travail qui a été fait dans les grottes de Mogao (dans le Gansu). La numérisation, le travail à l’aide de la réalité virtuelle vont permettre une nouvelle conservation. C’est ce que souligne le Lhapa Tsering, directeur du service d’administration du Jardin de Norbulingka.

De l’importance des arts folkloriques

Une autre forme de conservation du patrimoine est à considérer : celui des arts folkloriques.

La région compte actuellement 74 troupes artistiques folkloriques au niveau des districts, contre 51 en 2012, ont indiqué lundi les autorités culturelles régionales. Il existe plus de140 troupes de théâtre tibétain et près de 2 500 équipes d'amateurs ruraux, avec un total d'environ 40 000 actrices et acteurs amateurs. Le gouvernement régional soutient le développement des arts folkloriques via des politiques, des formations gratuites et des investissements. Les troupes artistiques folkloriques au niveau des districts qui organisent des spectacles non commerciaux reçoivent une subvention du gouvernement pouvant atteindre 300 000 yuans (47 300 dollars) par an.

Préservation des textes anciens via l’université

Dès mon second voyage au Tibet, lors de ma visite de l’université, j’ai eu un échange fascinant avec Sherab Sangpzi. Il connaît chacun des 70 000 livres. Il les a étudiés et répertoriés. Il a été dans les vallées reculées pour les trouver. Souvent, l’écriture s’efface, le papier s’abîme avec l’air et le climat. Le bois qui entoure le livre est souvent sculpté, certains livres ne sont qu’en bois, gravés et sculptés à la main. Tous ces livres contiennent des savoirs ancestraux de la naissance du bouddhisme tibétain, de la médecine et de l’astrologie notamment. Une autre salle contient des livres très fragiles, qu’il est impossible de consulter sans gant et sans masque. Ils sont à l’abri de la lumière et de la moindre variation de température.

La Chine compte plus d'un million de vieux livres tibétains, les deux tiers se trouvent au Tibet. Plus de 150 classiques de la région sont inclus sur la liste de la nation concernant les ouvrages précieux et anciens. Plus de 800 livres sur la médecine tibétaine ont été scannés et sont disponibles sur la toile, selon le Medical College Tibet. Le système de recherche en ligne sera également bientôt accessible au public. Cette numérisation des textes anciens permet la sauvegarde d’un savoir ancestral. C’est un effort considérable entrepris depuis des années.

3 - L’accès aux soins

Un des derniers points que je souhaite soulever ici est celui de l’accès aux soins. Cela peut faire sourire, mais il est vrai que si nous revenons à notre « point aveugle dans la conscience occidentale », il nous faut aborder ce sujet. Comment vit-on sur l’un des plus hauts plateaux du monde (avec le manque d’oxygène par exemple) ?

Préserver le patrimoine, la culture, c’est aussi préserver les individus qui y vivent. Dans notre société occidentale, la vieillesse est un sujet que l’on évite. Il suffit de regarder nos publicités, les produits marketing, nous devons effacer notre âge. Interdiction de vieillir au-delà de cinquante ans.

J’avoue que cette question ne m’était pas venue à l’esprit jusqu’au moment où j’ai découvert une maison de retraite du plateau tibétain. Cette maison de retraite a été créée en 2009. Elle accueille près de cent vingt résidents. Elle a été conçue pour accueillir des personnes âgées dont les familles ne peuvent plus s’occuper. Désormais, dans chaque village, il y a un point de recensement où l’on peut indiquer l’âge des personnes de la famille, les besoins médicaux et si, oui ou non, tout le monde peut être pris en charge par la famille.

Jadis, la question ne se posait pas vraiment, atteindre les quarante ans était un exploit. Et puis j’ai rencontré cet homme que j’ai nommé Ancêtre dans mon livre « voyage au coeur du Tibet ». Il m’a raconté sa vie, son errance avant de trouver cet endroit où il a pu reconstruire sa vie.

Depuis 2010, le gouvernement a investi 440 millions d'euros (4 milliards de yuans) au développement des services de santé au Tibet. Depuis 2006, le gouvernement central a déjà investi plus de 280 millions d'euros (2,56 milliards de yuans) pour le développement des services de santé au Tibet. Depuis 2015 a été mis en place par le gouvernement un système de soins médicaux de base couvrant l'ensemble de la population urbaine et rurale.

Comprendre le Tibet, c’est s’intéresser aux individus qui y habitent. C’est aussi et surtout dépasser nos a priori occidentaux. En réponse aux paradoxes occidentaux soulevés par la question de cette amie avant mon premier voyage au Tibet, je dirai que nous devons voir le Tibet différemment. Cela signifie que nous devons regarder cette région autonome de Chine comme un modèle pour l’avenir de la gouvernance. Le gouvernement central, en plaçant sa priorité sur le bien-être des individus afin d’éradiquer la misère (au Tibet comme dans les autres régions de Chine), ouvre une voie inédite : le socialisme à la chinoise. Nous devons être attentifs à cette proposition, à ce changement de paradigme afin d’en comprendre les bienfaits.

Sonia Bressler

1.https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/La-Chine-defend-sa-politique-des-droits-de-l-homme-devant-l-ONU-2013-10-23-1049899

2.Sur ce point, je vous renvoie à l’excellent ouvrage de Naomi Klein intitulé la stratégie du choc.

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