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Emmanuel Lincot

[Emmanuel Lincot] Mémoires de voyageurs sur les Routes de la soie

Emmanuel Lincot 2016-02-18 11:22:14

L’histoire des Routes de la soie est liée à celle de générations de voyageurs dont les plus anciens témoignages remontent à une époque charnière. Celle de l’ouverture du monde chinois à l’Inde et à l’Asie centrale. C’est-à-dire aux régions situées à l’ouest du désert de Gobi et de l’Himalaya. De cet Occident proviennent les religions du Livre mais aussi le bouddhisme que la Chine a partiellement adopté voire transformé grâce à la médiation de véritables passeurs culturels dont la mémoire collective honore au moins trois grandes figures. Il s’agit tout d’abord de Zhang Qian (IIè siècle). Il est mandaté par l’Empereur Han Wudi auprès des barbares Xiongnu. Maintenir la paix et acheter des chevaux constituent les deux priorités de ce diplomate parti, comme le montre encore aujourd’hui une peinture très émouvante des grottes de Mogao, au-delà de la Grande muraille vers des contrées réputées dangereuses. A ce pionnier des voyages à travers l’Eurasie, s’ajoutent Kumarajiva (IVè siècle) et Xuanzang (VIIè siècle), mieux connus pour avoir contribué à une gigantesque entreprise de traductions de manuscrits bouddhistes écrits du sanskrit en chinois. Mais la popularité de Xuanzang est d’autant plus grande qu’elle coïncide avec un essor sans précédent des relations avec l’étranger, sous la prestigieuse dynastie des Tang. Au péril de sa vie, ce moine intrépide traverse l’actuel corridor du Hexi dans la province du Gansu, gravit depuis Kachgar les massifs de la Hunza (actuel Pakistan) et atteint enfin la vallée de l’Indus puis le grand centre de Nalanda dont on peut admirer les ruines dans le Bihar, en Inde. Plus que tout, le grand mérite de Xuanzang est d’avoir survécu à ces épreuves et d’être revenu en Chine par voie de mer.

On lui doit notamment l’un des récits de voyage les plus précieux sur les peuples du sud de la mer de Chine. Admiratif des prouesses réalisées par ce moine, l’Empereur l’autorise à fonder une école de traducteurs aménagée au pied de la fameuse pagode de l’Oie sauvage toujours visible à Xi’an. Sous la dynastie des Yuan (XIIIè et XIVè siècles), le parcours héroïque du voyageur inspire l’un des tous premiers romans de l’histoire littéraire chinoise, Le Pèlerinage vers l’Ouest (Xi you ji). Nombre d’adaptations cinématographiques, de bande-dessinées ou de pièces d’Opéra continuent de se nourrir de ce chef d’œuvre né dans un contexte où les Routes de la soie connaissent - pour les périodes prémodernes - leur apogée. Ce contexte est celui des gengiskhanides ou des tribus mongoles qui, d’un point à l’autre de l’immense espace eurasien, imposent par les armes une paix durable. Savent en bénéficier des voyageurs aussi illustres que Monte Corvino ou Guillaume de Rubrouck. Le premier cherche à nouer des relations entre la Papauté et le monde chinois. Le second est envoyé par le Roi de France, Saint Louis, auprès du grand Khan. Son but ? Nouer des relations diplomatiques et militaires afin de libérer à terme Jérusalem et les Lieux Saints de l’emprise musulmane. Cette intention resta lettre morte mais des relations officielles entre les Cours françaises et mongoles furent dûment établies, comme l’atteste un traité que conserve la Bibliothèque de France.

En définitive, pour remarquables qu’elles soient, ces expéditions n’en sont pas moins marginales. Les Routes de la soie connaissent alors une longue période de déclin et les Européens finissent par y porter un regain d’intérêt à la fin seulement du XIXè siècle. Cet intérêt est de nature à la fois stratégique et archéologique. Les puissances européennes se disputent soit par une politique de conquête, soit par une lutte d'influence ces régions. Les atlas de géographie gardent la mémoire de dénominations (Turkestan russe, Turkestan chinois…) tombées aujourd’hui en désuétude. C’est l’époque du « Great game » durant laquelle l'archéologie devient un enjeu très important. Des découvreurs de renom rapportent dans les musées européens d’extraordinaires reliques. Citons Paul Pelliot, Aurel Stein ou Albert van Le Coq dont on peut contempler les magnifiques trophées rapportés par des moyens de fortune à partir de Bezeklik, Dunhuang ou Kuqa ; sites parmi tant d’autres et d’une beauté largement préservée malgré les pillages auxquels, sans vergogne, chacun de ces explorateurs s’est livré. La disparition de l'URSS, en 1991, a fait redécouvrir l'ensemble de ces voies de communication ainsi que leurs sanctuaires.

Simples anonymes ou écrivains et artistes célèbres n’ont cessé de se laisser enchanter par cet extraordinaire patrimoine dont l’UNESCO a fait, dès 1992, l’une de ses priorités. Mentionnons le journaliste Peter Hopkirk à qui l’on doit une synthèse historique des plus riches (« Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie »), Sylvain Tesson, Nicolas Bouvier, Colin Thubron ou encore le violoncelliste Yo-Yo Ma, initiateur du « The Silk Road Ensemble »…Tous sont entièrement acquis aux métissages linguistiques ou musicaux nés de leurs rencontres, de la contemplation de ces paysages et de ces sites historiques grandioses. Ces richesses sont désormais accessibles au plus grand nombre.


Article également publié en version papier dans notre numéro Spécial Nouvel An chinois 2016, maintenant disponible en ligne ici.



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