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[Emmanuel Lincot] Tensions entre la Chine et l'Inde à la frontière du Bhoutan

Emmanuel Lincot 2017-08-09 10:43:32

Depuis le 17 juin, plusieurs centaines de soldats indien et chinois se toisent au cœur de l'Himalaya à plus de 3 000 mètres d'altitude sur le plateau montagneux de Doklam; un territoire hautement stratégique que se disputent la Chine d'une part, le royaume du Bhoutan de l'autre, aidé de son allié indien.

A l'origine de ce qui apparaît déjà comme un dangereux face-à-face : la construction d'une route par la Chine dénoncée par le royaume du Bhoutan. Ce dernier s'est immédiatement tourné vers son allié protecteur, l'Inde, dont une garnison située à deux pas, s'est déployée dans le secteur. Le plateau de Doklam, appelé Donglang en Chine, se trouve dans la vallée tibétaine de Chumbi, située sur le flanc ouest du Bhoutan et à l'est de l'État indien du Sikkim. Cette vallée fait la jonction entre les territoires indien, chinois et bouthanais. Située à quelques kilomètres du corridor de Siliguri, une étroite bande de terre surnommée "coup de poulet", cette vallée s'avère extrêmement importante sur le plan stratégique pour New Dehli car elle donne accès aux plaines septentrionales du pays. À cette crise s'ajoute une polémique déclenchée le 31 juillet par le magazine India Daily qui a publié sur sa couverture une carte de la Chine, amputée à la fois du Tibet et de Taiwan. Depuis lors, une vague anti-indienne a enflammé les réseaux sociaux en Chine. Plus modérément mais avec fermeté, le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, Ren Guoqiang, a souligné qu'il existait une "limite" à la retenue de l'armée chinoise dans la résolution de l'incident causé par l'intrusion de l'armée indienne.

Ce secteur du Sikkim est la seule partie délimitée de la frontière entre la Chine et l'Inde et il a été défini dans la convention entre la Grande-Bretagne et la Chine relative au Sikkim et au Tibet, signée en 1890. La zone de Doklam est située du côté chinois de la frontière. Tant le gouvernement de la République populaire de Chine que celui de l'Inde après son indépendance ont hérité de la convention. Dans les lettres écrites par l'ancien premier ministre chinois Zhou Enlai en 1959 à son homologue indien Jawaharlal Nehru, il avait été rappelé que le secteur de la frontière était défini par la convention. Toutefois, comme le remarque Olivier Guillard, directeur de recherche Asie à l'IRIS, "les acteurs ne sont pas tenus par les négociations de traitésnégociés au XIXe siècle". Il existe par ailleurs dans l'histoire des relations entre l'Inde et la Chine des blessures encore importantes héritées du conflit auquel les deux armées se livrèrent en 1962. De ce conflit oublié de la guerre froide, l'Inde s'était vue infliger une lourde défaite qu'elle n'a toujours pas réussi à surmonter. Plus fondamentalement, l'on a pu constater, depuis une quinzaine d'années, un rapprochement entre l'Inde et les États-Unis. Ce rapprochement s'est en partie opéré pour contenir les ambitions chinoises. Il a conduit à l'accord de coopération nucléaire civil entre New Dehli et Washington en 2005. La visite de Barack Obama à New Delhi, dix ans plus tard, a relancé le partenariat stratégique lorsque le Président américain a rappelé sa fermeté face aux possibles conflits maritimes dans la région. Pour faire face a ce défi stratégique, Pékin a inauguré, à l'automne 2016, la construction d'un corridor économique reliant la Chine au Pakistan, grand rival de l'Inde. Évalué à 46 milliards de dollars, ce corridor est une illustration du projet des nouvelles Routes de la soie ("One Belt, One Road"), immense réseau de voies commerciales tissées au bénéfice de la deuxième puissance économique mondiale et lancé en 2013 par le Président Xi Jinping.

Bien qu'étant membre - au même titre que le Pakistan - de l'Organisation de Coopération de Shanghai depuis le 9 juin, New Delhi s'était bien gardée, quelques semaines plutôt, de dépêcher l'un de ses représentants auprès du très important Forum sur les Routes de la soie qui s'était tenu, sous la présidence de Xi Jinping, à Pékin. Cette absence remarquée de l'Inde pourrait être, en définitive, le véritable prélude à ces tensions observables aujourd'hui. Une guerre est-elle pour autant envisageable ? Comme le souligne Gilles Boquerat, chercheur à la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS): "(la Chine) est le premier partenaire économique de l'Inde : les Chinois exportent plus de 60 milliards de dollars vers l'Inde alors qu'en sens inverse, les exportations indiennes vers la Chine ne représentent que 10 milliards de dollars". L'histoire a néanmoins, et bien plus d'une fois, démontré que la logique des Etats ne suivait pas toujours celle de leurs intérêts commerciaux....

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