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[Emmanuel Lincot] Russie et Chine, entre intérêts communs et différences d’approches dans le choix de leur stratégie globale

Emmanuel Lincot 2017-12-01 08:21:56

Crédit photos: CNS

Etat-continents de l’Eurasie soumis à la nature politique des Empires, l’histoire de la Russie et de la Chine fait ressortir bien des similitudes, au XXème siècle notamment. Synonyme de modernité, souvent déçu dans ses attentes, le communisme n’a pas été la seule expérience ayant permis à plusieurs générations d’adhérer, de gré ou de force, à des valeurs très largement partagées ; son interprétation divergente entre Moscou et Pékin s’est traduite par des conflits importants dont on mesure aujourd’hui encore l’ampleur. Le partenariat stratégique de 1996, signé entre les deux Etats, n’y aura rien changé. Même si une volonté commune les anime de proposer une alternative au modèle des démocraties occidentales, à travers les postures et la rhétorique de leurs dirigeants, ou par le recours à des leviers institutionnels (OCS, BRICS…), les divergences stratégiques entre Moscou et Pékin existent. Elles ne tarderont pas à se manifester de nouveau au grand jour. Dans les régions tampons et potentiellement frictionnelles (Asie centrale, Sibérie…) ou encore, sur le plan économique : la Russie se cantonnant à des résultats médiocres tandis que l'accession de la Chine au rang de deuxième puissance économique mondiale lui confère une crédibilité qui a autrement plus de poids face aux Etats-Unis.

L’atout non négligeable de la Russie est de proposer à la Chine, en Asie centrale même et au-delà, une action de sécurisation et de stabilisation, par l’utilisation de ses forces armées. L’Organisation du Traité de Sécurité Collective, créée en 2002, mais aussi son parapluie nucléaire peuvent y pourvoir même si la Chine ne cesse d’augmenter chaque année son propre budget militaire. Au reste, les officiels russes et chinois insistent régulièrement – qu’ils parlent d’eux-mêmes ou d’autres pays, comme la Corée du Nord – sur le fait qu’ils ont des intérêts légitimes en matière de sécurité ce que négligent de prendre en compte, selon eux, les pays occidentaux. Echaudés par la suppression brutale du Colonel Kadhafi en 2011, Moscou et Pékin partagent par ailleurs la même prévention d’un départ de Bachar al Assad sous la pression occidentale. Selon une doctrine exprimée initialement par le Chef de la diplomatie russe, Ievgueni Primakov, ils en appellent clairement à l’instauration d’un monde « multipolaire », soit un ordre international moins occidentalo-centré. Dans cette perspective, Moscou met naturellement en avant la « carte chinoise ». Son « co-leadership » du groupe des BRICS (Brésil, Rusie, Inde, Chine et Afrique du Sud) avec la Chine lui confère un succès par association d’autant que ce groupe s’affirme comme une alternative au système financier occidental hérité de Bretton Woods. Par ailleurs, le danger sécuritaire auquel les deux Etats doivent faire face est une composante essentielle de leur coopération, dans le domaine de la lutte contre le terrorisme islamiste. Ce défi est consubstantiel à leurs enjeux de politique intérieure et extérieure.

Rappelons qu’au même titre que la Russie, la Chine est un pays de communautés musulmanes. Le succès des projets UEE (Union Economique Eurasiatique, fondée à l’initiative de Moscou en 2014) et OBOR (One Road One Belt Initiative fondée par Pékin en 2013) dépend non seulement de la solvabilité des pays créanciers mais aussi de la sécurisation de régions musulmanes en proie à une forte instabilité. Si l’Organisation de Coopération de Shanghai permet une large coopération entre ses membres en matière de contre-terrorisme avec son centre basé à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, l’effondrement de Daech et ses conséquences - le retour de plusieurs centaines de combattants djihadistes daghestanais et ouïghours respectivement au Caucase et au Xinjiang - laissent présager un développement de nouveaux foyers de crise, auxquels la Russie mais aussi la Chine seront directement confrontées. A ce risque s’en ajoute un autre : celui exercé par les Etats-Unis et leurs alliés. La grande fréquence des rencontres entre les responsables russes et chinois, comme celle du Premier ministre russe Medvedev à Pékin, le 1er novembre dernier, répond à des considérations réitérées de contrebalancer le leadership occidental. Par ailleurs, les sanctions appliquées par les Etats-Unis et l’Union Européenne à la Russie sont perçues comme autant de signaux hostiles pouvant également à terme s’appliquer à la Chine.

La diplomatie chinoise est en effet entrée dans une logique de confrontation avec les pays de sa plus proche périphérie. Son rejet des décisions prises par le tribunal de La Haye concernant les contentieux insulaires - ceux qui l’opposent aux Philippines notamment - augure du développement de crises qui pourraient s’avérer plus graves encore. Pour autant, cette unité stratégique qui semble lier Moscou à Pékin, n’est-elle pas une façade ? En dépit de leur entente sur les dossiers syriens, ukrainiens et iraniens, des signes tangibles montrent que Moscou n’hésite pas à vendre des matériels militaires à des pays en délicatesse avec Pékin. La vente de sous-marins Kilo au Vietnam est un exemple. Depuis janvier 2014, des bombardiers stratégiques nucléaires russes qui conduisent des reconnaissances régulières au-dessus de la base de Guam, étaient ravitaillés en vol par des Illiouchine 78 temporairement basés au Vietnam, à Cam Ranh. Par ailleurs, pour marquer son retour en Asie et son mécontentement à l’égard de Tokyo qui avait appuyé les sanctions contre la Russie après l’annexion de la Crimée, en janvier 2016, Vladimir Poutine avait fait survoler le Japon par un bombardier stratégique TU 95. A cette provocation, comme a pu l’interpréter Tokyo, se précise la volonté pour Moscou de porter une attention grandissante à la Corée du Nord tandis que Pékin affiche clairement vouloir prendre ses distances vis-à-vis de son allié de Pyongyang. Ainsi, une délégation militaire russe a visité la capitale nord-coréenne en novembre 2015. Si la Chine ne nie pas son autorité rémanente sur Pyongyang, et qu’elle constitue le passage obligé d’un règlement pacifique de la question, la Russie rappelle d’une manière non moins récurrente à qui veut l’entendre que le dénouement de la crise coréenne ne se fera pas sans elle.

Les relations entre la Chine et la Russie sont donc essentielles mais elles n’en sont pas moins précaires. L’avenir nous dira si elles répondent à une logique de pure circonstance ou à une prévalence de leurs intérêts communs.

Emmanuel Lincot

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