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C'est la Chine

Zhao Lihong, ambassadeur de la poésie contemporaine chinoise

Je veux commenter  Kavian ROYAI 2018-10-18 17:12:02    Source:Le 9

Au printemps dernier paraissait Douleurs du poète chinois Zhao Lihong aux éditions L’Harmattan. Rencontre avec un des écrivains chinois les plus prolifiques et dont ce livre fait partie des rares recueils de poésie contemporaine chinoise traduits en français.

Douleurs, Zhao Lihong, traduit du chinois par Fanny Fontaine et Zhang Ruling, préface d'Adonis, Collection Poètes des cinq continents, © Editions I'Harmattan, 2018.

Les peintures, photos et poèmes ont été reproduits ici avec l’aimable autorisation de l’auteur. Les dessins sont de l’auteur lui-même et extrait de son manuscrit original.

Je ne veux pas chercher à savoir

Les nombreux endroits où ils ont laissés des traces

Non, je ne veux pas chercher à savoir

Ce qui a changé là où leur route s’est arrêtée

Je me demande seulement

Pourquoi il faut sans cesse les couper

Leur longueur est irrépressible

Comme l’herbe d’une plaine

Comme les feuilles sur une branche

Et comme mes cheveux noirs qui poussent infiniment

Ils sont robustes et doux

Souples et secs

Si, de la naissance à la mort, je ne les coupais pas

Que deviendraient-ils?

Si j’étais un ermite assis silencieusement

Ce serait de la vigne

Nouée autour de mes mains, de mes pieds

Qui entrelacerait mon corps

Afin que je sois attaché à un recoin insolite

Le monde serait recouvert par mes ongles

L’ombre effacerait le jour

Si j’étais un marcheur qui traversais les rivières et les montagnes

Mes ongles ne seraient pas des entraves

Ni des obstacles m’empêchant d’avancer

Ils seraient limés par

La vigne et le lierre

Qui grimpent sur les rochers et les falaises

Ils coexisteraient avec les égratignures

Dans tous les endroits que j’aurais foulés

Mais il faut encore

Que j’utilise mes ciseaux pour pouvoir embrasser

Je suis heureux, parfois

De les couper

Et de la forme aiguisée qu’ils ont, une fois coupés

Ils sont même le prix de la civilisation

Le fruit de nos ancêtres qui fuyaient dans les buissons

«Ongles»

«Je pense que c’est juste un début: il y a encore beaucoup d’autres écrivains chinois, et bien meilleurs que moi, qui méritent aussi d’être traduits en français», déclarait modestement Zhao Lihong, à l’audience venue écouter ses poèmes traduits en français au théâtre Les Déchargeurs, à Paris en juin dernier.

Et c’est un bon début: une très bonne traduction (par Fanny Fontaine et Zhang Ruling), partiellement bilingue, dans une langue simple et agréable. À la lecture des «Cicatrice», «Glande lacrymale» et autres «Greffe», on en oublie vite cette douleur évidemment plus spirituelle que charnelle, un sentiment parmi d’autres éprouvé par un écrivain qui contemple sa vie le long de ces 51 poèmes. C’est que Zhao Lihong n’en est pas à son coup d’essai.Ce recueil écrit entre 2014 et 2016, remarqué en Chine et déjà traduit en 7 langues en moins d’un an, s’insère dans l’œuvre prolifique de cet écrivain shanghaïen de 66 ans, et ses 80 œuvres de poésie, d’essais et de romans.

Signes de sa reconnaissance en Chine, Zhao Lihong a a occupé lespositions les plus honorifiques: ancien membre de la Conférence consultative du Peuple chinois, du comité national de l’Association des écrivains de Chine… Ses textes se retrouvent régulièrement dans les manuels scolaires. Une renommée qui lui a valu son introduction en France par le pape de la poésie arabe en France - mais aussi, visiblement en Chine: le poète Adonis, auteur de la préface de la version française.

Avec ce statut impressionnant, Zhao Lihong reste un personnage modeste, duquel émanent douceur et simplicité : «Quand je faisais mes études le soir, je me sentais seul dans ma chambre, tellement désespéré. C’est la poésie et la littérature qui m’ont sauvé la vie», avoue-t-il au souvenir de sa jeunesse.

Le 9: Quand vous êtes-vous mis à la littérature?

Zhao Lihong: «Plus jeune, j’avais trois rêves. Je voulais d’abord devenir musicien. J’avais appris plusieurs instruments, la flûte, la vielle chinoise, l’accordéon, le violon… Aujourd’hui je me borne à écouter. J’aime la musique classique occidentale. Plus tard, j’ai eu un deuxième rêve, celui de devenir peintre. J’aime toujours peindre d’ailleurs, mais dernièrement je n’ai plus le temps. Mon troisième rêve, c’était de lire tous les livres du monde entier, un bien irréel désir… J’ai toujours lu. Quand j’avais 5 ans, je pouvais déjà lire des livres. Mais c’est lors de la Révolution culturelle (Ndlr: 1966-1976) que ça m’a pris.

«Je suis né à Shanghai, j’y ai grandi, et après le collège, j’ai été envoyé travailler à la campagne, comme beaucoup de jeunes étudiants. J’avais choisi de revenir au pays de mes ancêtres, une petite île sur le Yangtsé. Bien que ce fût dans la banlieue de Shanghai, c’était déjà bien isolé, l’île étant séparée par un bras de fleuve. La vie y était très différente, les gens étaient pauvres, on s’éclairait à la lampe à l’huile et on habitait dans des huttes en paille. Il n’y avait rien de tout ce que j’aimais, les habitants n’y avaient pas les mêmes occupations et nous nous comprenions très mal. Je me sentais très seul, déprimé, je ne parlais plus, et passais mon temps à regarder les couchers de soleil. Les paysans voyaient que je les méprenais. En fait, ils étaient très intelligents, ils regardaient tous mes faits et gestes. Au travail, ils s’enquéraient de moi, m’offraient un peu de nourriture, jusqu’au jour où ils me prirent à part: ‘On sait que tu es triste, on s’est même demandé si tu étais malade mental à rester assis dehors comme ça. Soit tu es débile, soit tu es au bord du suicide. Mais quand on te donne un bout de papier avec des caractères dessus, tes yeux s’illuminent’. Ils finirent par comprendre que j’aimais les livres.

«Par chance, ce village était un des rares qui n’avaient pas été ‘nettoyés’ par les vagues de critiques et de confiscations d’œuvres en tout genre. Malgré ça, ces villageois étaient loin d’être de complets illettrés. Ils m’ont apporté les quelques livres qu’ils avaient chez eux à la maison: des Rêve dans le pavillon rouge, des Trois royaumes, des Poèmes Tang et même quelques romans érotiques du régime précédent. Cette empathie m’a tellement touché que j’en fus ému, c’était comme dans un conte. Plus tard, des paysans me montrèrent la bibliothèque d’une ancienne école désaffectée où je trouvai plusieurs centaines de livres que j’emmenai dans ma hutte. Même fatigué, je lisais tout les soirs après le travail, pour moi la vie valait enfin la peine d’être vécue. On peut dire que pour le coup, les paysans ont vraiment changé mon point de vue sur le monde. Mais surtout ce sont les livres qui m’ont changé. Et puis je me suis mis progressivement à écrire. Un journal, d’abord.

«Je suis resté à la campagne 8 ans. À la fin, des cadres du parti m’ont repéré parce que je peignais et savais écrire. On m’a recruté pour faire de la propagande et être correspondant local. Après la Révolution culturelle, j’ai repris des études, puis suis devenu rédacteur pour une revue littéraire.»

Le 9:C’est vrai que votre réputation de lecteur invétéré vous a suivi jusqu’ici. Quelles sont vos lectures préférées?

Z. L.: «C’est une question difficile qui change sans cesse avec les années. Il y en a tellement et on m’a posé la question tellement de fois… J’ai finalement dû écrire une fois un article à ce sujet. Les livres que je recommande ne sont pas mes livres préférés, mais sont les plus importants d’après moi. En premier, il y a les 300 poèmes des Tang. Pour les Chinois, lire la poésie classique et savoir l’apprécier, c’est incontournable; en deux, un roman chinois : Le Rêve dans le pavillon rouge. C’est une œuvre chinoise qui n’a pas encore été dépassée aujourd’hui; en trois, la littérature russe, qui a une influence énorme sur la littérature chinoise, entre autre Tolstoï et ses trois plus grands romans: Guerre et Paix, Anna Karénine et Résurrection; en quatre, de la littérature française: Hugo, Balzac, Zola bien sûr, mais surtout Proust avec À la recherche du temps perdu; en cinq, un essai de Tagore, l’écrivain indien: Les Oiseaux de passage. Un livre qui a eu une grosse influence sur moi; en six, le recueil de Lu Xun: Herbes sauvages, que j’aime beaucoup; en sept, un essai de Thoreau que j’aime également, Walden ou la vie dans les bois; en huit, Au fil de la plume (随想录) de Ba Jin. Pour moi, c’est un livre très sincère et Ba Jin lui-même, un écrivain chinois des plus authentiques. Ces notes «au fil de la plume» (Ndlr: un style propre à la littérature chinoise) sont les meilleures du style; en neuf, nous allons du côté de l’Amérique, avec une biographie du romancier Jack London, Jack London, l’aventurier des mers (Sailor on Horseback), écrite par Irving Stone; enfin, le philosophe anglais Bertrand Russell et son livre synthétique L’aventure de la pensée occidentale (Wisdom of the West).»

Le 9: Vous avez connu près de 40 ans d’histoire de la littérature, de la Révolution culturelle jusqu’à aujourd’hui en passant par «l’âge d’or» littéraire des années 80. Comment voyez-vous toute cette période?

Z. L.: «Pendant la Révolution culturelle, la littérature était complètement politisée, les vrais œuvres qui ont pu subsister étaient très difficiles à obtenir. J’ai dû par exemple attendre 1986 pour pouvoir lire du Proust, un auteur que j’aime beaucoup et sur lequel j’ai beaucoup écrit. Dans les années 80, on s’est mit à penser que la littérature devait exprimer quelque chose de réel. C’était une époque où on se faisait une très haute idée de la littérature, où on pensait que ça pouvait changer l’existence…

«Puis est venue l’ère de la société matérialiste, du développement économique, où la recherche de satisfaction matérielle a remplacé ce goût pour la littérature. Quand les gens se sont rendu compte que littérature et création n’avaient pas de rapport avec la richesse, ils s’en sont séparés. Beaucoup de gens qui écrivaient dans les 80 se sont arrêtés pour se ‘jeter à l’eau’: devenir marchand, faire des affaires. L’époque fin 90 - début 2000 était une époque étrange. Maintenant ça va mieux, même si la littérature reste l’apanage d’une minorité – ceci-dit, une minorité massive en Chine.

Le 9: Dans quelle situation est la littérature chinoise aujourd’hui?

Z. L.: «C’est une question à laquelle je pense parfois. Le rapport littérature mondiale et littérature chinoise est inégal. Les Chinois connaissent bien la première depuis au moins la fin du XIXeme siècle. Tous les grands livres occidentaux ont été traduits en chinois. Mais en Occident, il faut avouer, on connaît seulement quelques classiques, le Lao-Tseu, les Entretiens [de Confucius], mais pas les écrivains contemporains. Un écrivain chinois peut parler sans problèmes de littérature occidentale avec ses homologues français, mais l’inverse n’a pas lieu. En cent ans, la littérature chinoise ne s’est jamais vue reconnue par l’Occident. Ce n’est que maintenant que ça commence à changer. Le pays s’enrichit et on commence à prêter attention à ce qui s’écrit ici. Mais on n’a pas la force de traduire toute la littérature chinoise dans toutes les autres langues. Il faut que des sinologues étrangers participent au processus, c’est très important. Je pense qu’il faudra encore 20 à 30 ans avant d’avoir une relation équilibrée sur ce plan avec le reste du monde.»

Le 9: Est-ce que les autorités publiques aident à exporter des œuvres à l’étranger?

Z. L.: «Oui, le gouvernement chinois en a pris conscience récemment. Il organise régulièrement des salons du livre dans des pays étrangers où l’on va faire la promotion de certaines œuvres. Puis on va inviter des sinologues à les lire, et s’ils en ont envie, à les traduire. Ils peuvent bénéficier d’un soutien en traduction depuis certains canaux en Chine. C’est un système qui marche pas mal.»

Le 9: Comment sont choisies ces œuvres?

En général, les œuvres sont choisies par les sinologues eux-mêmes, de manière spontanée et individuelle, et parce qu’ils estiment eux-mêmes qu’elles ont un intérêt. Il y en a aussi qui sont promues par le gouvernement, mais ce n’est pas la méthode la plus efficace.

Les poissons nagent à la dérive

Les cerfs-volants papillonnent dans la baignoire

Les bateaux rapides grimpent le versant de la colline en flottant

Les flocons de neige dansent dans les flammes

Au-dessus d’un lit nuptial resplendissant

Résonne le grondement d’un chien tibétain

Dans le berceau d’un bébé

Pendent des lunettes usées dans la pénombre

Le rat entre furtivement dans la litière du chat

Le moineau occupe le nid de l’aigle

L’occupation illégitime

Ne peut être éternelle

Même si tu as des milliers de clés

Elles n’ouvriront pas

Cette porte qui ne t’appartient pas

Si tu sautes de la fenêtre

Tu ne trouveras pas de terre promise

Le sol semble tapissé d’aiguilles

Qui vont percer avec effroi la plante des pieds

Saute donc, cours

Jusqu’à l’épuisement

Une corbeille en bambou

Ne contient pas d’eau

Un filet n’enserre pas le vent

Un regard inconnu

Ne vise pas, coup sur coup

Les forteresses du cœur

«Transgression»

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