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C'est la Chine

Intelligence artificielle : où en est la Chine ?

Je veux commenter  Kavian ROYAI 2018-11-01 05:50:49    Source:Le 9

Voilà déjà quelque temps, surtout depuis un an, que l’humanité entière semble tourner ses espoirs et foncer tête baissée vers le développement high-tech, et plus particulièrement l’intelligence artificielle (IA). Dans cette course, la Chine paraît en très bonne place, même si la route est encore très très longue.

Début janvier 2018, le gouvernement chinois annonçait la création d’un parc industriel dédié à l’intelligence artificielle à Pékin. L’investissement est colossal : 13 milliards de yuans. Suite à l’annonce, la revue Nature titrait déjà le 16 : « La Chine entre dans la bataille pour les talents en IA ». « le futur de l’IA, ce sera un rapport de force entre data et talents », affirmait David Wipf, le directeur des recherches du centre de recherche Microsoft à Pékin, au site chinois The Paper. « Il faudra l’arrivée massive d’équipes de très haut niveau dans le domaine. »

Des données, du capital mais peu de matière grise

Du côté du data, la Chine fait déjà bonne figure. En un mot, c’est l’accumulation des données en un Big Data, qui permet aujourd’hui aux entreprises de mieux affiner leurs offres et de prendre de meilleures décisions grâce aux statistiques ainsi fournies. Or la quantité de données est telle qu’elle ne permet plus d’être traitée de manière humaine. C’est là que l’IA intervient. En Chine, près de 800 millions d’internautes, 700 millions d’utilisateurs de smartphones, 500 millions d’utilisateurs du paiement mobile, et même... 1 milliard d’utilisateurs de Wechat, le logiciel de messagerie « couteau suisse » le plus populaire en Chine, génèrent une quantité massive d’informations sur leurs habitudes conversationnelles, d’achats, de loisirs, de déplacements, et qui, alliée à un droit de l’utilisation des données personnelles très permissif, a de quoi faire rêver les développeurs occidentaux.

Grâce à ce fantastique réservoir de données, les technologies chinoises sont de plus en plus au point. L’Occident a pu ces derniers mois, s’ébahir devant les nouveaux systèmes de crédit sociaux chinois, particulièrement élaborés, sinon effrayants : une dette impayée, une incivilité, même verbale, peut être prise en compte dans vos flux de données et remettre en cause votre accès à certains droits comme l’emprunt ou l’achat de billet de TGV. Certains se sont émerveillés devant les systèmes utilisés par la police chinoise, capables de reconnaître des malfaiteurs en quelques secondes au milieu d’une foule, un système rendu possible grâce à la généralisation de la reconnaissance faciale dans tous les lieux publics (dans les toilettes, salles d’examen, musées... Voir Le 9 n°2, janvier 2018). Celle-ci a pu augmenter substantiellement la quantité d’“informations « faciales » utile pour le développement des logiciels, de la robotique..... Cet été le verdict est même tombé : pour la deuxième année consécutive et d’après l’Institut national de norme et technologie du Département du Commerce des États-Unis, la Chine, plus particulièrement Yitu Technology, possède le système de reconnaissance faciale le plus avancé du monde avec 95,5% de taux d’exactitude.

Quant au capital investi, la deuxième économie du monde ne lésine pas non plus. D’après les derniers chiffres fournis par l’UNESCO, la Chine talonne les États-Unis dans les dépenses de R&D des entreprises. Résultat : l’innovation est au rendez-vous. En juillet dernier, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle publiait son « Indice mondial de l’innovation 2018 », un classement des pays les plus innovants en fonction de différents indices allant du nombre de demandes de titres de propriété intellectuelle déposées à la création d’applications mobiles, aux dépenses en matière d’éducation et aux publications scientifiques et techniques. Seul pays en développement de la liste, la Chine y faisait son entrée pour la première fois parmi les 20 premiers avec un spectaculaire saut de la 22ème à la 17ème place par rapport à 2017.

Mais c’est dans les ressources humaines que gît le lièvre : d’après les chiffres donnés par le ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’Information en décembre 2017, c’est près de 5 millions d’ingénieurs, de programmeurs, de chercheurs, de scientifiques spécialisés dont le pays aurait besoin ! Pour la Chine, il ne s’agit pas seulement de puiser parmi une main d’œuvre globale déjà réduite, mais aussi de concurrencer de grosses multinationales comme Google, très attractives auprès des jeunes chercheurs. « La bataille sera rude. Le premier qui obtiendra de bons résultats sera le gagnant », explique Zhang Xiaodong, directeur de l’Institut Wuzhen, un think-tank chinois. Mais les révélations de ce dernier démontrent des besoins criants : « un spécialiste expérimenté en IA qui sort d’une grosse compagnie comme Baidu ou Tencent peut espérer obtenir un salaire annuel d’au moins 1 million de dollars. Il y a cinq ans à peine, c’était impensable. »

En attendant, la Chine peut compter sur un vaste réservoir d’anciennes générations de programmeurs et d’ingénieurs, qui, s’ils ne sont pas forcément versés en IA, pourront apporter une partie de leur savoir faire et jeter des bases. La Chine peut compter aussi sur la plus grande population d’étudiants en STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) du monde – suivie de loin, par l’Inde – avec plus de 4 millions d’étudiants (Forbes). C’est sans compter aussi les nombreux étudiants chinois en STIM à l’étranger, dont plus de 150 000 aux États-Unis, qui viennent – comme par hasard - de se voir imposer des restrictions de séjour, et 50 000 environ en Europe (Eurostat). Beaucoup aujourd’hui rêvent de rentrer au pays pour tenter leur chance (Cf. p. 31). L’État investit de plus en plus pour former ses futures élites scientifiques, son programme dévoilé en mai le prouve : AI+X est destiné à créer 100 nouvelles spécialités universitaires d’ici 2020, recoupant l’IA avec d’autres disciplines « X ».

En bref, tous les éléments semblent réunis pour faire de la Chine la tête de file en IA.

Mais concrètement, où en est-on ?

Il est pour le moment difficile de savoir qui est en position dominante pour le moment, mais les Etats-Unis semblent prééminents

Il faut savoir ce qu’on entend par intelligence artificielle. C’est un champ complexe, largement interdisciplinaire, allant de la programmation, la robotique, à la reconnaissance des sons et des images en passant par les statistiques, la linguistique… Elle peut prendre la forme immatérielle d’un programme, ou être intégrée à un « corps », un robot par exemple. Pour faire simple, on distingue généralement deux types d’intelligence : la « faible » et la « forte ». La première, disponible aujourd’hui dans toutes sortes d’applications, ne peut fonctionner et prendre de décision qu’en analysant les données que lui aura inculquées l’homme. L’exemple type, c’est AlphaGo, le logiciel de Google qui a battu en mai 2017 le champion du monde chinois au jeu de go, Ke Jie. Ce jeu d’échecs chinois antique a souvent été considéré comme bien trop « humain » et profond pour pouvoir être maîtrisé un jour par une machine… Mais AlphaGo est-il plus intelligent que l’homme ? Non, répond Xu Yingwei, professeur de philosophie à l’Université Fudan de Shanghai : « Le programme a gagné uniquement parce qu’on lui a fait préalablement intégrer 20 millions de parties de go. Même un maître du go 9ème dan ne jouera jamais à autant de parties dans sa vie. La partie s’est jouée uniquement sur la vitesse de calcul… » et sur une sacrée quantité de données !

Depuis, l’exploit de Google a joué le rôle de catalyseur et l’IA faible se développe très vite en Chine. En dresser une liste serait très long : des robots en forme d’oiseaux capables de déjouer les systèmes de détections militaires des drones, aux nouveaux objets sexuels capables de répondre aux questions de leurs possesseurs, en passant par des programmes sachant bluffer au poker ou des robots journalistes de Tencent, capables d’écrire une brève de 1 000 caractères parfaitement lisible en… 60 secondes.

Quant à l’IA « forte », c’est celle qui pourra, à l’égal de l’humain, prendre ses décisions elle-même, en fonction des informations qu’elle aura apprises par elle-même, sans l’intervention de l’homme et qu’importe la « discipline » (la reconnaissance d’images, l’apprentissage d’une langue ou l’analyse de données commerciales par exemple). Or l’IA forte n’existe pas, et ce n’est pas pour demain. « Pour le moment en IA, c’est comme si on en était au stade des ‘frères Wright’ », déclarait en avril Ma Shaoping, professeur de programmation à l’Université Qinghua.

Une récente polémique a montré pourtant que la Chine peine elle-même à se situer par rapport aux autres puissances en termes d’avancée technologique. La guerre commerciale États-Unis-Chine a récemment fait prendre conscience que la Chine était trop dépendante des composants électroniques américains, lorsque celle-ci a manqué de peu de faire mettre la clé sous la porte à ZTE, l’un des fleurons chinois des télécom. Une attaque qui a su porter atteinte à la fierté nationale des Chinois. En juin dernier, Liu Yadong écrivait alors dans son édito de Science and Technology Daily, le quotidien du ministère des Sciences et Technologies : « La Chine de 1919 manquait d’esprit scientifique, celle de 2019 en manquera toujours. » En faisant référence au mouvements culturel iconoclaste et fondateur de la Chine moderne du 4 mai 1919, le rédacteur en chef a su créer une forte polémique en pointant du doigt les distorsions entre certains discours triomphalistes nationnaux, vantant les succès de la Chine sur tous les toits, d’autres, au contraire, trop pessimistes, et puis une réalité qu’il a appelée à être perçue plus objectivement. « Entre les technologies chinoises et celle des États-Unis et des pays développés, il y a un long chemin à parcourir, c’est du sens commun », a-t-il affirmé.

Dans une chaîne de montage à Shenyang, un robot industriel peint une carrosserie d’un modèle de voiture BMW. Avec son tout nouveau centre de recherche en robotique ouvert par l’Académie chinoise des Sciences en 2017, Shenyang et sa région sont devenues la plus grande base de production de robots industriels du pays. Crédit photo : Xinhua

L’économie dés-hommisée : les Chinois vont-ils perdre des emplois ?

Oui, et comme partout dans le monde. L’automatisation va faire perdre des emplois et même faire disparaître des métiers. Un avenir que les entreprises chinoises voient d’un bon œil au vu des profits qui baissent – un taux de marge bénéficiaire qui peine à dépasser les 2,5 % en 2017 - et des salaires qui augmentent. En effet en 10 ans, les salaires des ouvriers ont doublé, dépassant la moyenne des salaires des pays émergents. D’après la Banque mondiale, 77 % des emplois en Chine sont menacés. Si, comme on peut le voir dans de nombreuses superettes chinoises, les agents de sécurité, les caissiers et les serveurs sont déjà automatisés – ou peut-être devrait-on dire « dés-hommisés », comme dans l’anglais « unmanned » ou le chinois 无人化 « wurenhua » - la tendance va s’accélérer. Ainsi d’après un rapport publié fin août par un think-tank du gouvernement chinois, c’est presque 25 % du secteur des banques, assurances et de la finance qui seront remplacés avant 2027 par l’IA. Avec un taux d’automatisation de 20 % par an (ministère chinois des Ressources humaines et de la Sécurité sociale, Sohu), suivront les journalistes, les conducteurs et livreurs, les professions intermédiaires comme agent immobilier ou de voyage, et même… les mannequins professionnels (mais plutôt à cause des progrès de la chirurgie esthétique qui sera accessible à tous).

Resteront les métiers créatifs (graphistes, écrivains…), scientifiques (programmeurs, mathématiciens, …) et de contrôle ou de gouvernance (directeurs des ventes, CEO, responsables de rédaction…). Mais rien n’est moins sûr. De passage à Pékin en juillet dernier, le Professeur israélien Yuval Noah Harari, célèbre auteur de Sapiens et Homo Deus, livrait sa vision : non seulement l’homme perdrait toute valeur économique, mais également son pouvoir de décision. Face à toutes les données personnelles laissées à l’analyse toujours plus puissante des algorithmes, ceux-ci finiront par nous connaître mieux que nous-mêmes. Au lieu de s’appuyer sur nos goûts, nos instincts, les recommandations de nos amis, de notre famille, nous finirions peut-être par abandonner tous nos choix à l’intelligence artificielle.

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