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C'est la Chine

Chinois de la 1ère Guerre : un documentaire au service des oubliés

Je veux commenter  Alexis LE ROGNON 2018-12-06 12:17:52    Source:Le 9

Auteur du documentaire intitulé « Les travailleurs chinois de la Grande Guerre », Karim Houfaïd partage avec nous ce sujet encore assez méconnu du grand public, pour que leur contribution à l’effort de guerre ne soit jamais oubliée.

Rien au premier abord ne liait Karim Houfaïd au monde sinophone. Mais grâce à son travail qui l’a amené à côtoyer chercheurs et historiens pour produire un documentaire unique consacré aux travailleurs chinois de la Grande Guerre, il a su, en l’espace de quatre ans, tisser des liens, construire des affinités et gagner une petite renommée au sein de la communauté chinoise de Paris. Homme de rencontre, Karim Houfaïd aime mettre la lumière sur ceux qui sont trop longtemps restés dans l’ombre; ces personnes humbles et silencieuses qui ont parfois tant donné. À l’instar de ces 140 000 travailleurs chinois qui, après avoir effectué un interminable voyage en mer vers un pays dont ils ne connaissaient rien, ont sué sang et eau pour participer à l’effort de guerre contre un belligérant dont ils ignoraient tout. La paix retrouvée, deux à trois mille d’entre eux décidèrent même de ne pas prendre le bateauqui aurait pu les ramener vers leur terre natale; parce que pendant ces moments de souffrances communes, s’étaient noués des sentiments pour des camarades, une femme, un peuple, un pays; un pays pour lequel ils avaient lutté et où ils décidèrent de rester, pour tout adopter: sa langue, ses coutumes, sa religion, sa gastronomie, son mode de vie, son histoire. Leur destin – ils ne le comprirent que longtemps après – était de devenir français. Karim Houfaïd nous transmet leur mémoire.

Le 9 : Peux-vous vous présenter et nous expliquer comment vous êtes devenu documentariste ?

Karim Houfaïd : Je viens de la comédie. J’écris des histoires et les mets en scène. Souvent, ce sont des histoires qui permettent le débat, l’échange. J’aime que ce soit interactif et que le public ne reste pas spectateur. Un jour, j’ai atterri dans un établissement régional d’enseignement adapté avec des jeunes catégorisés comme violents, en grande difficulté, qui ne montraient aucun intérêt pour le théâtre. Mais je tenais absolument à réaliser un projet avec eux: « – Alors qu’est-ce que vous voulez faire ? » Ils me répondent :« Un film ! » J’ai dit : « D’accord ! Faisons un film. » Nous avons écrit un scénario et réalisé le film ensemble. Contre toute attente, lors d’un festival local, nous avons obtenu le premier prix. Je me suis alors dit que mon travail n’avait pas été si mal. Cela m’a donné envie de poursuivre mon aventure avec la caméra. Et petit à petit, m’est venue l’idée de réaliser une série de documentaires, que j’ai intituléeLes passeurs de Mémoire, portant sur les ultra-marins de la Grande Guerre, les tirailleurs sénégalais, la venue des Américains, le couple franco-allemand,… et bien entendu les travailleurs chinois. Je suis un homme de théâtre qui aime donner la parole à ceux qui ne sont pas dans la lumière. J’aime aller vers les gens très humbles et très simples, à l’image de ces gens.

Karim Houfaïd

Le 9 : Comment avez-vous entendu parler de cette histoire des travailleurs chinois ?

K. H. : Cela s’est passé en deux temps. Un jour, alors que j’étais à la Rochelle pour un festival et que j’avais déjà réalisé des documentaires sur la Première Guerre mondiale, en apercevant des délégations chinoises, je me suis demandé ce qu’il s’était passé en Chine à cette époque-là. C’est alors que j’apprends par le plus grand des hasards que le doyen de La Rochelle venait de décéder à l’âge de 105 ans, et qu’il avait fait partie d’un ensemble de 140 000 travailleurs venus de Chine. Moi qui avais travaillé entre autres sur les tirailleurs sénégalais, je ne pouvais pas faire comme si je n’avais pas entendu parler de cette histoire. J’ai compris que je devais faire quelque chose. Mais comment? Je ne connais pas la Chine, et mes amis me conseillaient de réfléchir à deux fois avant de me lancer dans un projet de documentaire. Puis un peu plus tard, j’ai fait la connaissance de quelqu’un qui a accepté de me montrer des calligraphies chinoises dans une grotte du côté de Soissons, que personne n’avait jamais filmées. Elles avaient été faites par des travailleurs chinois. Cela a été le deuxième déclic. Je ne pouvais pas m’arrêter là.

Le 9 : Comment s’est déroulé votre travail ?

K. H. : Mon souhait à l’origine était de respecter cette histoire. Et pour cela, il me fallait une liberté. Cette liberté, évidemment, a un prix, car j’ai commencé sans aucune aide. Mais elle m’a permis de prendre mes marques à mon rythme, et d’être à l’aise avec cette histoire des travailleurs chinois de la Grande Guerre, sans contrainte d’un média, d’une ligne éditoriale ou d’un financeur. Bien sûr, j’ai eu des soutiens, comme M. Ye Xingqiu, un des historiens de la communauté chinoise en France, qui connaît bien cette histoire, travaille dessus depuis une dizaine d’années et a écrit plusieurs ouvrages. Il a été un soutien indispensable, comme beaucoup d’autres: Emmanuel Lincot de l’Institut Catholique, ou encore Philippe Vanhaelemeersch, sinologue belge et directeur de l’Institut Confucius de Bruges – qui m’a entre autres montré comment il a réalisé des agrandissements de photos de l’époque, sur lesquelles on pouvait voir, derrière les soldats, des travailleurs chinois–, ainsi que des descendants en Chine et en France qui m’ont accordé leur confiance pour transmettre cette histoire. Ce soutien, bien que non financier – ce qui m’aurait pourtant beaucoup aidé pour accélérer certaines choses –, était à mes yeux le plus important, car il m’a permis de raconter cette histoire. Et cela, ça n’a pas de prix.

Par ailleurs, j’ai choisi de ne pas réaliser cela comme un docu-fiction, avec des reconstitutions qui peuvent certes être spectaculaires, mais ne sont jamais vraiment fidèles à la réalité. J’ai vu d’autres productions où certains passages avaient été soit omis, soit amplifiés. Ne connaissant au début pas grand-chose de cette histoire, j’ai pu la raconter comme je l’ai ressentie, sans a priori, sans vouloir accorder plus d’importance à tel ou tel aspect. Je l’ai fait avec ma sensibilité en tentant de faire accoucher certaines histoires. J’ai par exemple rencontré Geneviève, maire adjointe de Noyelles-sur-mer (Somme), où se trouve le plus grand cimetière de France de travailleurs chinois. Un jour, elle me dit penser descendre elle-même d’un travailleur chinois. Cette impression, elle l’avait longtemps gardée au fond d’elle, sans en parler publiquement. Peut-être que face à quelqu’un d’autre, elle ne l’aurait pas dit. Peut-être que si j’étais venu vingt-quatre heures plus tôt ou vingt-quatre heures plus tard, elle m’aurait parlé d’autre chose. Mon travail a principalement consisté à obtenir la confiance de personnes pour qu’elles partagent un bout de leur histoire, malgré le fait qu’elles ne me connaissaient pas et que je ne leur ressemble pas. Mais ce travail n’est que le commencement. Entre temps, les choses ont bougé, se sont accélérées. J’ai été invité à l’Unesco ainsi qu’à l’Assemblée nationale pour présenter mon documentaire. Un artiste sculpteur a créé une statue aujourd’hui visible sur le parvis de la gare de Lyon. Quand j’ai démarré l’histoire, il n’y avait pas grand-chose. Aujourd’hui, il y a des avancées. Et si je retourne voir tous ces gens dans quatre ans, ils me parleront sans doute d’autre chose, et d’une autre façon.

Le 9 : Qu’avez-vous appris sur le recrutement de ces travailleurs ? Qui étaient-ils ? Y avait-il une différence entre les recrutements britannique et français ?

K. H. : Oui. Côté français, les Chinois étaient des salariés, avec un contrat de travail, alors que côté britannique, ils étaient sous autorité militaire. Concernant leur région d’origine, ceux recrutés par les Français venaient d’un peu partout. Mais aucun registre n’a été tenu. Cela reste donc assez flou. Chez les Britanniques, la grande majorité venait du Shandong (est de la Chine), région auparavant occupée par les Allemands, avant que ces derniers ne soient chassés par les Japonais lors du siège de Tsingtao (Qingdao). Les gens du Shandong avaient été choisis car ils étaient connus comme des gens costauds, venant qui plus est d’une région au climat proche du nôtre. On s’est donc dit qu’ils allaient plus facilement s’adapter. C’était principalement des gens qui venaient de la terre, des gens robustes. Car il fallait effectuer des travaux pénibles, et même avant cela, endurer les quatre mois de mer. Certains n’ont pas tenu le coup.

Travailleurs chinois en compagnie de militaires occidentaux

Dortoir d'une usine de poudre à canon

Usine de poudre à canon

Le 9 : Ces travailleurs se sont-ils retrouvés au front ?

K.H. : Ce n’était pas leur vocation. Mais ceux travaillant pour les Britanniques, présents au nord, se sont retrouvés de plus en plus proches du front. Les Allemands avançaient, les lignes reculaient, et les Chinois se retrouvaient assez proches des feux ennemis. Certains sont d’ailleurs morts sous les bombardements. Ils sont donc un peu devenus des travailleurs combattants. Avant de venir, la plupart n’imaginaient d’ailleurs même pas qu’il y avait en France une guerre, encore moins une horreur comme celle des tranchées. Mais le statut de ces travailleurs est un aspect qui demeure encore très flou. Par ailleurs, quelques Chinois ont également servi au sein de la Légion étrangère. Mais cela aussi reste assez méconnu.

Le 9 : Que s’est-il passé pour ces travailleurs chinois une fois la guerre terminée ?

K. H. : Certains sont morts. D’autres sont repartis, parfois de leur propre volonté, mais parfois aussi parce qu’on ne leur laissait pas le choix. D’autres encore ont tout fait pour rester, entre 2 000 et 3 000, parce qu’ils avaient rencontré l’amour – ils avaient travaillé avec beaucoup de femmes dans les usines –, ou bien tout simplement parce qu’ils se sentaient bien en France. Beaucoup ont décidé d’adopter les rites français: parler français, manger français, s’habiller à la française, aller à l’église... Ils ont eu des amis français et se sont progressivement imprégnés de la culture française. Petit à petit et naturellement, ils sont devenus des Français comme les autres. Par ailleurs, il existait déjà dans le quartier parisien de la gare de Lyon une petite communauté chinoise venue avant la guerre, principalement de Wenzhou (province du Zhejiang, dans le sud-est de la Chine), ce qui a poussé un grand nombre de Wenzhounais à vouloir rester. Aujourd’hui, on compte 300 000 Français d’origine wenzhounaise.

Travailleur chinois à l'usine

Travailleurs chinois transportant du bois

Le 9 : Ces gens ont beaucoup donné, beaucoup travaillé, beaucoup souffert. Mais l’on ressent chez eux une volonté de rester humbles et dignes.

K. H. : C’est ce qu’on aime chez ces gens-là. Ils bossent dur et ne font pas parler d’eux.

Le 9 : Pourquoi, à votre avis ?

K. H. : Le point commun qu’ils ont, c’est qu’ils sont liés à la terre: des cultivateurs, des agriculteurs… Chez eux, on ne se plaint pas, on ne parle pas. On échange un peu pendant les veillées. Mais il n’y a pas de volonté de dire « Regardez ce que j’ai fait ». On travaille, on ne veut pas d’histoires. Certes, pendant la guerre, il y a parfois eu des mouvements de révolte et des rixes avec les autres étrangers. Mais à aucun moment, on ne se dit « Je vais avoir une médaille. Je vais avoir ma photo dans le journal. Je vais être un héros. » Il n’y a pas cette idée. C’est aussi pour cela que je suis admiratif, car ils font des choses incroyables sans jamais s’en vanter. Parce que pour eux, travailler et même souffrir, c’est normal. C’est impressionnant.

Le 9 : Ces gens sont même discrets au point de n’avoir jamais parlé de tout cela à leurs propres enfants.

K. H. : C’est vrai. Pour la plupart, les descendants ne connaissent pas leur histoire. C’est comme tous les autres qui ont fait la guerre. On ne peut pas en parler. C’est la même chose chez les travailleurs chinois. Ils ne voulaient pas en parler, et leurs enfants n’étaient peut-être pas non plus intéressés par cette histoire. C’est d’ailleurs aussi ce qui m’intéresse dans ma série de documentaires Les passeurs de mémoire : savoir comment l’histoire se transmet ou ne se transmet pas, que ce soit de manière orale ou de manière écrite, d’une génération à l’autre. Où se fait le blocage ?

Cimetière chinois de Nolette, à Noyelles-sur-Mer (Somme). Ses quelque 800 tombes en font le plus grand cimetière chinois de France et d'Europe.

Photo fournie par Rémi Anicotte, consultant à Pékin. 2016.

Le 9 : Est-ce que votre histoire familiale a eu une influence sur votre manière de traiter le sujet ?

K.H. : Oui, forcément. Mon père aussi vient d’ailleurs et a été travailleur dans une imprimerie pendant 35 ans. Donc je sais ce qu’est un travailleur. Je sais ce qu’est quelqu’un qui reste dans l’ombre. Car il est toujours resté humble. Je pense par ailleurs que ma différence a également été un atout, parce qu’il peut arriver que les descendants aient besoin que quelqu’un de très éloigné d’eux s’intéresse à leur histoire pour pouvoir se la réapproprier à leur tour. J’aime aller là où je peux apporter un petit quelque chose.

Le 9 : Et pour vous, la suite… ?

K. H. : Avec ce documentaire, je vais faire une tournée en Chine, en France, notamment à l’île de la Réunion, ainsi qu’à l’île Maurice. En France, cela se fera notamment en partenariat avec l’Association des Professeurs de Chinois, ainsi que des professeurs d’histoire-géographie qui me feront venir dans les établissements scolaires, où j’organiserai des conférences-débats. Par ailleurs, j’ai décidé de réaliser un nouveau film avec mes partenaires, un deuxième volet, qui racontera le noyau de la communauté chinoise en France, en allant à la rencontre de passeurs de mémoire, fils ou petits-fils de ces personnes venues en France, pour en savoir plus sur leur installation, et comprendre comment ils sont devenus français. De plus, je prépare un autre film sur la conférence de la paix, le traité de Versailles, et notamment sur la cession de la province du Shandong aux Japonais. Cet épisode a été vécu comme une humiliation par les Chinois et a abouti à la mobilisation du 4 mai, puis à la naissance du Parti Communiste Chinois.

Photos d'époque issues du livre Les Travailleurs chinois pendant la Première Guerre mondiale en France. Avec l'aimable autorisation de M. Ye Xingqiu. DR.

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