HAVE A NICE DAY Ou la politesse du désespoir

2018-06-26 05:04:52 Chine-info Jésus Castro-Ortega

Lorsque Xiao Zhang, simple chauffeur d’un petit mafieux local, décide de voler de l’argent à son boss, il est loin de s’imaginer les répercussions qu’aura son acte aussi puéril que, finalement, bien intentionné…

Remarqué avec un premier long-métrage d’animation en 2008, « Piercing », qui racontait déjà avec un naturalisme saisissant les tribulations de la jeunesse désargentée de Nankin, le réalisateur chinois Liu Jian (lui-même originaire de Nankin) revient cette fois-ci avec « Have a Nice Day », une comédie noire qui bénéficie, contrairement à son premier film, d’une sortie nationale en France et d’une belle exposition médiatique grâce, notamment, aux nombreuses nominations que le film a obtenues au Festival International de Berlin en 2017, mais aussi grâce à son passage remarqué au Festival International du Film d’Animation d’Annecy cette année.

Have A Nice Day - Still 2 / 2017Nezha Bros Pictures Company Limited, Le-joy Animation Studio

« Have a Nice Day » nous raconte donc les tribulations d’un jeune chauffeur sans le sou qui décide de détourner l’argent de son patron, un petit mafieux sans envergure affublé de deux hommes de main improbables. Véritable comédie noire, qui rappelle parfois les personnages hauts en couleurs qu’on pouvait trouver dans les comédies satiriques italiennes des années soixante/soixante-dix (comme « Affreux, Sales et Méchants », d’Ettore Scola), « Have a Nice Day » dépeint un monde terne, éteint, décrépi et sans issue, dans lequel les personnages agissent tous, sans exception aucune, par appât du gain. Cette critique larvée du capitalisme qui a gangrené toutes les strates de la société chinoise, de la plus modeste à la plus élevée, n’est ici jamais frontale, car elle s’incarne toujours au travers de personnages aussi cupides qu’attachants. Leurs motivations naïves, à défaut d’être justifiables, sont bien compréhensibles dans un monde régi par l’argent et par l’apparence. Ainsi, le geste un peu stupide de Xiao Zhang (voler un sac plein de billets) n’est dicté que par le désir de pouvoir offrir à sa fiancée le cadeau dont elle rêve : une bonne opération de chirurgie esthétique en Corée du sud…

Le réalisateur pose un regard sans complaisance, mais jamais condescendant, sur ses personnages malmenés par la vie. Ils sont tous victimes d’une spirale infernale, alimentée par la bêtise des uns, la maladresse des autres, et par un destin qui s’amuse à faire se télescoper les existences autour de ce sac rempli d’argent que tout le monde veut posséder. Et si, au final, le film ne faisait que nous raconter l’histoire d’un naufrage collectif, et drôle, provoqué par ces billets de banque ?

Have A Nice Day - Still 3 / 2017 Nezha Bros Pictures Company Limited, Le-joy Animation Studio

On dit parfois qu’un film n’est que le véhicule permettant de raconter sa propre genèse, et on peut sans doute deviner dans « Have a Nice Day », les difficultés rencontrées par le réalisateur pour trouver les fonds (le sac plein d’argent ?) afin de concrétiser son propre rêve, celui de faire son film. Le manque de moyens a visiblement contraint Liu Jian à faire des choix artistiques drastiques, mais qui servent ici complètement la narration et la thématique même du film : l’animation, minimaliste, est largement compensée par une approche naturaliste des décors, étonnants de réalisme, et par l’expressivité graphique des personnages, dont les visages singuliers et légèrement difformes expriment un mal-être profond.

Have A Nice Day - Still 5/ 2017 Nezha Bros Pictures Company Limited, Le-joy Animation Studio

Si le film demeure hanté, du début à la fin, par un sentiment de marasme social et sentimental, il reste néanmoins baigné par un humour noir bienvenu qui dédramatise les situations les plus anxiogènes. Là où le cinéma nous aurait sans doute amené vers les chemins du drame social glauque ou du polar sans rémission, « Have a Nice Day » nous propose une farce moderne brocardant les travers de la société chinoise, où les gens cupides sont, finalement, plus bêtes que méchants. Le rire comme dernière arme face à un monde qui n’a plus de repères ? Si le constat du réalisateur est certes un peu pessimiste, son film « Have a Nice Day » n’oublie jamais de nous faire rire, ce qui nous confirme l’idée de Chris Marker selon laquelle « L’humour est la politesse du désespoir ».

Jésus Castro-Ortega

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