CRAZY RICH ASIANS - Le fric, c’est chic.

2018-11-06 14:42:38 Jésus Castro-Ortega

Présenté comme le premier film américain avec un casting 100% asiatique depuis 25 ans, CRAZY RICH ASIANS se veut comme la figure de proue d’une forme de renouveau dans le paysage cinématographique hollywoodien.

Rachel, jeune new-yorkaise d’ascendance chinoise et brillante professeure d’économie à l’Université de New York, a rencontré l’homme de sa vie en la personne de Nick Young, un bel expatrié au charme ravageur… Un bon parti, bien sous tous rapports, qui l’invite à Singapour pour assister au mariage de son meilleur ami. Rachel accepte sans ciller et s’envole alors pour la « Suisse d’Asie », où elle ne tarde pas à constater que son amoureux a passé sous silence un petit détail : il est le « prince héritier » d’une des familles les plus prestigieuses du pays qui contrôle un vaste empire immobilier et industriel. La jeune New-Yorkaise, qui ne connaît rien à l’Asie, doit alors se confronter à ce monde où l’argent est roi, où les convoitises sont nombreuses et où les jalousies sont tenaces...

Adapté du best-seller de Kevin Kwan Singapour Millionnaire (Crazy Rich Asians en version originale), le film de John M. Chu arrive en France précédé de son succès considérable au box-office mondial (234 millions de dollars de recettes, dont 172 rien que sur le territoire nord-américain). Présenté comme étant le « premier film américain avec un casting 100% asiatique depuis 25 ans », Crazy Rich Asians se veut comme la figure de proue d’une forme de renouveau dans le paysage cinématographique hollywoodien.

Si l’on ne peut que louer cette intention, il semble difficile d’ignorer la possibilité d’autres motifs moins altruistes à l’émergence d’une telle production, les studios hollywoodiens étant les premiers à tenter de s’adapter à un monde qui change et à un marché qui se déploie de plus en plus vers l’Asie. Warner Bros, le studio qui avait vu Pacific Rim sauvé du marasme grâce à son succès sur le territoire chinois (où il rapportera 110 millions de dollars de recettes), récidive ici en produisant intelligemment un film qui puisse satisfaire à la fois le public occidental et le public asiatique.

Mais, si d’un point de vue économique le pari est désormais réussi, il n’en demeure pas moins que Crazy Rich Asians donne le sentiment d’un film schizophrène qui souffre de la nécessité à devoir jouer sur différents tableaux, sans parvenir à trouver un équilibre narratif et sans offrir de point de vue tranché sur les quelques sujets qu’il essaie d’aborder. Il faut cependant admettre que le genre très codifié de la comédie romantique n’est pas le terrain le plus favorable pour traiter de questions politiques, sociales ou sociétales. Pourtant, certaines se sont souvent, et parfois brillamment, emparées de la question de l’amour à priori impossible entre deux personnes de milieux opposés (Pretty Woman, Un Prince à New York, Coup de foudre à Notting Hill, À tout jamais, une Histoire de Cendrillon, Sabrina…).

L’innocente Rachel (Constance Wu) immergée dans le gotha singapourien

Crazy Rich Asians, malgré son titre qui suggèrerait une critique de la société asiatique inféodée à l’argent, pâtit de son hésitation à dénoncer vraiment l’opulente richesse de ces familles singapouriennes, et à donner de la force à l’idée universelle (même si naïve) que l’amour peut triompher de toutes les différences. S’il existe bien une ou deux scènes pour brocarder les débordements que provoque l’argent sans limites (notamment une séquence sidérante se déroulant à bord d’un porte containers transformé en gigantesque boite de nuit flottante), on ne peut se départir de l’impression - tenace - que le réalisateur est finalement fasciné par la richesse et le pouvoir détenus par ces familles fortunées. Pire, en créant une hiérarchie sociale au cœur même de cet univers d’ultra-riches, le réalisateur montre de manière manichéenne qu’il existe, finalement, des «bons» milliardaires (issus d’une aristocratie locale vieille de plusieurs générations) et des « mauvais » milliardaires, sous-catégorie de nouveaux riches vulgaires, ostentatoires et décomplexés.

Sur le terrain de la comédie romantique pure, Crazy Rich Asians peine également à se hisser à la hauteur de ses inspirations, et on ne pourra que regretter de voir dans les personnages de Nick, Rachel, ou même sa meilleure amie Peik Lin des échos - mis au goût du jour – de protagonistes hauts en couleurs créés par d’autres. La naïve Rachel rappelle les personnages de candides joués par Renée Zellweger dans Jerry Maguire ou Bridget Jones, le beau Nick Young fait la synthèse entre l’accent british de Hugh Grant et le charme de Richard Gere (cheveux poivre et sel en moins), et Peik Lin semble être une variation à peine déguisée de Scarlett, la sœur fofolle de Charles dans 4 mariages et un enterrement. Même si on peut considérer que nombre de comédies romantiques s’appuient sur des formules éculées, sur des personnages génériques et sur des intrigues prévisibles, Crazy Rich Asians semble ne pas vouloir profiter de cette vitrine internationale pour proposer un regard nouveau à la fois sur le genre mais surtout sur le contexte: celui de l’Asie. Là où le film aurait pu utiliser à plein les différences culturelles entre Rachel - qui n’a d’asiatique que le visage - et ce monde dont elle ignore les codes, nous n’avons droit qu’à une romance générique qui renonce clairement à parler de la richesse et de la complexité de la culture asiatique, optant pour une série de clichés n’épargnant rien, ni personne: la mère de Nick (Michelle Yeoh) incarne la froideur et le conservatisme, la grand-mère (Lisa Lu) campe forcément une ainée sage et respectée, et la confection des raviolis symbolise l’unité familiale (même chez les plus fortunés).

Eleanor Young veille sans faillir sur l’héritage familial…

Malgré cette suite de renoncements, le film a été accueilli de manière presque unanime, en tout cas enthousiaste, par la presse qui a vu dans Crazy Rich Asians une « avancée » majeure dans la représentativité des asiatiques à Hollywood. D’aucuns commencent même à y voir l’émergence d’un nouveau pan du cinéma, fait par et pour des communautés distinctes, mais compréhensibles pour le grand public. C’est oublier un peu vite qu’il y a 25 ans sortait sur les écrans «Le Club de la Chance» (réalisé par Wayne Wang), production hollywoodienne au casting 100% asiatique qui osait montrer avec justesse, pudeur et émotion les différences entre l’Asie et l’Occident, entre passé et présent, entre deux mondes qui peuvent se rencontrer, parfois, au détour d’une histoire d’amour ou d’exil.

Même s’il a échoué à dénoncer les travers de l’argent-roi, à renouveler le genre de la comédie romantique ou même à représenter le monde de l’Asie de manière convaincante, Crazy Rich Asians aura eu le mérite de replacer l’Asie au centre de l’attention hollywoodienne, ce qui (espérons-le) favorisera l’émergence d’une nouvelle génération de réalisateurs qui sauront étendre nos horizons, et faire bouger les lignes du cinéma.

Crédit photos : Warner Bros

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