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Il y a 100 ans : la France, creuset de la révolution communiste chinoise

2019-05-27 Xinhua, Quotidien du Peuple, Centre culturel de Chine à Paris

2019 en Chine est l’année de l’anniversaire du mouvement Travail-études, célébré aujourd’hui au plus haut niveau de l’appareil institutionnel chinois. Un mouvement politique qui aura vu des milliers de jeunes Chinois venir en France pour y faire leurs études et mieux connaître la modernité occidentale du début du XXe siècle. Nombre de ces jeunes gens revenus au pays y auront tenu des rôles historiques.

Le 17 mars 1919, 89 étudiants chinois partaient du port de Shanghai pour la France : un événement considéré en Chine comme le début du mouvement Travail-études. En tout, ce seront plus de 4 000 étudiants qui auront suivi ce programme jusque dans les années 40. Entre 1919 et 1920, on ne compte pas moins de vingt groupes de jeunes Chinois, totalisant plus de 1 600 étudiants, qui seront partis en France y étudier tout en travaillant pour s’autofinancer. Parmi eux : Deng Xiaoping, l’architecte de la Réforme économique chinoise lancée en 1978 ; Zhou Enlai, longtemps numéro deux du régime sous l’ère maoïste, mais aussi le peintre Lin Fengmian, considéré comme l’un des plus grands représentants de son siècle ou encore Qian Sanqiang, le père de la bombe atomique chinoise…

Adopter une nouvelle vision

Tel était le but du mouvement, tel qu’imaginé par ses pères (comme Li Shizeng et Cai Yuanpei - Cf. encadré). En permettant à des jeunes, notamment ceux issus de milieux défavorisés mais pas seulement, d'adopter une vision croisée sino-occidentale et internationale, il s’agissait de former une nouvelle génération de Chinois qui sauront nouer dès leur retour en Chine leur destin personnel au destin national, en se dévouant aux grandes causes nationales, en créant des entreprises industrielles, en développant l'éducation, les sciences et les technologies. Mais pourquoi envoyer les jeunes Chinois en France, à l’heure où l'Europe souffrait encore des affres de la Première Guerre mondiale ?

LES INITIATEURS

Li Shizeng (1881-1973)

Il est connu en France pour avoir créé la première usine de tofu à La Garenne- Colombes, où il emploie des étudiants chinois. Dès 1902, il étudie à la Sorbonne et à l’Institut Pasteur après une formation agricole à Montargis. Défenseur des valeurs scientifiques, du végétarianisme et des relations sino-françaises à travers le mouvement Travail-études dont il fut l’instigateur, Li Shizeng vit entre la France et la Chine, puis à New York, en Suisse et en Uruguay, avant de s’installer sur l’île de Taïwan en 1956.

Cai Yuanpei (1868-1940)

Iconoclaste pour ses idées sur la culture chinoise, Cai Yuanpei aura été un des premiers présidents de l’université de Pékin, dès 1916 à son retour d’Europe. C’est à Paris qu’il rencontre Li Shizeng. Les deux hommes tous deux espérantistes partagent les mêmes idées sur l’anarchisme et sur le mouvement Travail-études, que Cai soutiendra. Plusieurs intellectuels fameux auront étudié à l’université de Pékin sous sa présidence, dont beaucoup deviendront plus tard des cadres du PCC.

Pour comprendre les origines du mouvement, il faut se remémorer la situation dans laquelle était la Chine en 1919. À peine sortie de l’ère impériale (chute en 1911 de la dynastie mandchoue des Qing, qui régnait sur la Chine depuis 1644 !), la jeune République de Chine est en proie au chaos. Le pays est semé de conflits entre factions(« les seigneurs de la guerre ») qui se partagent le territoire, mettant au défi l’autorité centrale du nouvel État chinois. La Chine se remet aussi profondément en question. Avec d’abord cette prise de conscience : le pays n’est plus un empire tributaire au centre du monde ou de l’Asie (système tributaire : système de relations internationales où des pays en périphérie d’une puissance lui paient un tribut en échange de protection). Une blessure au cœur du nationalisme chinois tout juste naissant, d’autant plus profonde de par la présence des colonies étrangères sur le territoire chinois, et davantage encore par le récent et injuste traité de Versailles : celui qui transféra la souveraineté de la province du Shandong des Allemands aux Japonais, malgré le soutien de la Chine aux Alliés.

Shanghai, le 8 mai 1920. De jeunes étudiants chinois s’apprêtent à partir en France. Septième en partant de la gauche, le jeune Mao Zedong, qui les accompagne.

À la suite de ces événements, la jeunesse chinoise se pose des questions. Culturellement, c’est aussi une période de grande ouverture. Pour certains sinologues, c’est peut-être la période de la Chine moderne la plus ouverte aux influences étrangères. Dans l’administration comme dans la littérature, on abandonne à l’écrit le chinois classique, langue érudite des mandarins utilisée depuis des siècles, pour la langue vernaculaire. On adopte le calendrier grégorien. Des centaines d’œuvres littéraires, de traités académiques, sont traduits en chinois. Presque tous les grands noms de cette époque ont étudié à un moment ou à un autre, à l’étranger : au Japon pour beaucoup, sinon aux États-Unis, en Grande- Bretagne, en France…

En 1902, Li Shizeng, issu d'une bonne famille, découvre Paris et la France où il étudiera les sciences. À ses yeux, la France était le centre de la culture européenne de l'époque, le pays qui avait donné naissance au Siècle des Lumières de Jean-Jacques Rousseau et de Montesquieu. Il cherche à promouvoir sa propre expérience des études et du travail en France auprès des étudiants chinois : c’est le début du mouvement Travail-études. Inspirés largement par les idées progressistes du début du siècle telles celles de Sun Yat-sen ou l’anarchisme, les pères du mouvement Travail-études étaient davantage des réformistes que des révolutionnaires. Nombre d’entre eux étaient ralliés au Guomindang, le parti nationaliste, et certains se seront réfugiés à Taïwan lors de la victoire du parti communiste en 1949. Paradoxalement, beaucoup des jeunes cadets qu’ils auront encouragés à partir deviendront des révolutionnaires très à gauche.

Parcours d’un étudiant : Deng Xiaoping

Le 27 août 1920, 83 élèves sortis de l'école préparatoire pour le mouvement Travail-études à Chongqing quittent leur pays natal et entreprennent un long voyage en bateau vers la France. Parmi eux se trouve Deng Xiaoping. Âgé de seize ans, il est le plus jeune. Il s'appelle alors Deng Xiansheng pour ses proches, et Deng Xixian dans le cercle académique. Les jeunes gens embarquent à bord du paquebot André Lebon le 11 septembre à Shanghai et arrivent le 19 octobre à Marseille. Leur arrivée fait sensation. Dans le numéro du 20 octobre 1920 du journal Le Petit Marseillais, conservé dans les archives de la mairie, on trouve le reportage suivant : « Une centaine de Chinois âgés de 15 à 25 ans sont arrivés à Marseille, vêtus de costumes de style occidental, un béret sur la tête et chaussés de souliers pointus. Courtois, ils se tiennent tranquillement sur le pont du bateau André Lebon ».

Le jeune Deng Xiaoping, tout juste âgé de 16 ans, avant son départ pour la France.

Départ immédiat pour Bayeux, dans le nord de la France. Lui et ses camarades rejoignent leur établissement d’accueil, aujourd'hui le collège Chapatier. Deng Xiaoping et 23 autres élèves chinois s'y inscrivent officiellement le 22 octobre 1920. Des cours de français sont spécialement créés pour eux. Dans les archives, on peut retrouver les traces écrites du jeune Deng, ainsi que ses relevés des frais versés. Sur le document, on remarque des frais divers de 18,65 francs au nom de Deng Xixian au mois de mars 1921, et le total de ses dépenses est de 244,65 francs (incluant le blanchissage, le raccommodage, le loyer, la literie, les frais de scolarité et la pension). Détail très apprécié à l’autre bout du continent eurasien : le futur dirigeant chinois était de toute évidence très économe.

Après son départ de Bayeux, Deng Xiaoping et ses condisciples intègrent l'usine Schneider au Creusot. Deng y travaille comme lamineur pour 6,6 francs par jour. Avec un tel revenu, il peine à continuer ses études et à subvenir à ses besoins. Les archives montrent que Deng est déjà un travailleur indiscipliné prompt à faire la grève. Il démissionne peu après et est recommandé pour aller à Montargis. Il travaille à l'usine de pneus Hutchinson à Chalette, au nord de Montargis. L'usine produit aujourd'hui des pièces détachées automobiles. Après Montargis, Deng Xiaoping se rend à Paris pour travailler à l'usine Renault de Boulogne-Billancourt à l'atelier d'ajustage. Aujourd’hui, la place devant la gare de Montargis porte son nom, baptisée ainsi en 2014.

LES POLITICIENS

Zhou Enlai (1898-1976)

Zhou Enlai fut Premier ministre de la RPC et numéro 2 du régime de 1949 à sa mort en 1976. Travaillant comme correspondant pour le journal Yishi Bao à son arrivée en France, ses revenus lui permettent d’être politiquement très actif en Europe et à Paris, où il reste de 1920 à 1924, sans pourtant avoir jamais mis les pieds dans une seule université française.

Deng Xiaoping (1904-1997)

Secrétaire général du PCC de 1956 à 1967 et leader de facto du pays à partir de 1978 jusqu’en 1992, le « Petit Timonier » n’est plus à présenter. En France de 1920 à 1926, il passe par un détour en Union soviétique avant de rentrer en Chine. Il est considéré comme l’initiateur de l’ouverture économique chinoise des années 80.

Chen Yi (1901-1972)

Militaire communiste, Chen Yi vint en France de 1919 à 1920 étudier la chimie en travaillant aux usines Michelin. Il compte parmi les étudiants expulsés suite à la protestation à l’Institut franco-chinois de Lyon. Outre sa carrière militaire, il a été maire de Shanghai de 1949 à 1958 et ministre des Affaires étrangères de 1958 à 1972.

L’école ou la Révolution ?

Certains historiens ont pu voir dans la Révolution française du XVIIIe siècle, la racine de bien des mouvements idéologiques du XXe siècle. Se pourrait-il que la France de 1920 ait eu encore un rôle à jouer dans la Révolution communiste chinoise à venir ?

Durant leur temps libre, les étudiants chinois font du vélo ou vont souvent dans des cafés locaux où ils organisent des réunions et se divertissent. Une grande partie d’entre eux est déjà politisée à son arrivée en France, attirée par les idées anarchistes. Mais au contact de l’effervescence des idées de gauche qui a cours alors en Europe, au regard de leur vie assez rude partagée entre l’usine et les études, certains commencent à lire des livres progressistes, à observer les conflits sociaux de leur époque. Suite à l’écho des révolutions russes, ils adoptent le marxisme et s'engagent dans la voie révolutionnaire. En 1921, un groupe d’étudiants chinois se révoltent en occupant l’Institut franco-chinois de Lyon, qui organisait le programme d’études en France, pour protester contre la faiblesse des bourses et les conditions de travail. Une partie d’entre eux seront arrêtés par la police et expulsés, dont de futurs dirigeants chinois comme Chen Yi (cf. encadré) ou Cai Hesen (1895-1931, ami de Mao avec qui il communiquait fréquemment depuis la France, et qui le convainquit de se lancer dans la voie communiste).

Zhou Enlai revient à Paris en 1922 et comptera parmi les premiers membres de la branche européenne du Parti communiste chinois, fondé plus tôt à Shanghai en 1921. Le jeune Deng alors âgé de 17 ans s’y trouvera engagé. Mais les révolutionnaires chinois suscitent l'attention de la police française. À partir de juin 1925, le nom de Deng Xiaoping apparaît dans les archives de la préfecture de police, il sera même ordonné de l’arrêter dès 1926, juste après que lui et d’autres de ses camarades avaient déjà pris le train pour Moscou. La Révolution était en marche.

LES PEINTRES

Xu Beihong (1895-1953)

Connu pour ses peintures à l’encre de chevaux, Xu Beihong fait partie des 4 grands pionniers de l’art moderne chinois qui ont fait le lien entre la Chine et l’Occident. Il part étudier à Paris en 1919 pour revenir en Chine en 1927. Il meurt d’une crise cardiaque en Chine en 1953 au terme d'une vie riche en voyages de par le monde.

Liu Haisu (1896-1994)

Un des pionniers de l’art moderne chinois, qui excellait autant à la peinture à l’encre qu’à celle à l’huile et a permis l’introduction de la peinture occidentale en Chine. Il étudie à Paris entre 1929 et 1932. Il est né et décédé dans la région de Shanghai.

Crédit photo : LAI Zuming/CNS

Lin Fengmian (1900-1991)

Également considéré comme un des pionniers de la peinture moderne, Lin Fengmian étudie avec Fernand Cormon (qui fut aussi le maître de Van Gogh et Toulouse-Lautrec) et résidera en France de 1920 à 1925. Une grande partie de ses ouvres ont été détruites durant la guerre sino-japonaise et la Révolution culturelle, après laquelle il tente de rejoindre une partie de sa famille émigrée au Brésil avant de s’installer à Hong Kong.

LES SCIENTIFIQUES

Qian Sanqiang (1913-1992)

De par son rôle central dans le développement de l’industrie et de l’armement nucléaire chinois, Qian Sanqiang est considéré comme le « Père de la bombe atomique ». Venu étudier à Paris en 1937, il obtient un doctorat en physique ainsi que divers prix pour ses recherches. Il devient même membre du CNRS en 1947 avant d’accepter un poste à l’université Tsinghua à Pékin en 1948.

Crédit photo : Fotobaby [CC By-SA 4]

Chen Guangxi (1903-1992)

Ingénieur et informaticien, Chen Guangxi est le fondateur de l’informatique en Chine. Il a contribué à la construction des tout premiers ordinateurs en Chine. Il participe au mouvement Travail-études à Paris de 1920 à 1923, étudiant la mécanique agricole, avant d’aller en Belgique étudier l’ingénierie puis de retourner en Chine en 1930.

Crédit photo : Institut de Technologie de Harbin, DR.

Photo du haut : Jardin Durzy, Montargis. Un groupe de jeunes intellectuels chinois, proches de Mao Zedong, débatent sur le destin de leur pays. C’est dans ce jardin que Cai Hesen a exposé ses théories politiques pour « sauver la Chine et le monde », entre le 6 et le 10 juillet 1920, peu avant de proposer la création d’un parti communiste chinois. © Mme WANG Peiwen, Musée historique de l’amitié franco-chinoise

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