Homosexualité et désir d'enfant en Chine : une nouvelle équation?

2017-06-29 18:09:41 Chine-info.com Shanshan Zhu

Alors que la GPA (gestation pour autrui), l'IAD (insémination artificielle avec sperme de donneur) reviennent sur le devant de la scène depuis l'avis du Comité Consultatif National d'Etique (CCNE) favorable à l'ouverture de la PMA (procréation médicalement assistée) aux femmes célibataires ou en couple homosexuel, l'occasion nous est donnée de revenir sur une conférence qui s'est tenue en février dernier lors de la 3ème édition de la Semaine LGBT chinoise à Paris.

Intitulée "Désir d'enfant chez les LGBT chinois", la conférence s'est intéressée aux problématiques induites au sein de la famille chinoise par l'homosexualité.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, l'un des intervenants, Chen Ting, doctorant-chercheur en sociologie clinique à Paris VII et médiateur au Centre Geogres-Devreux, nous explique la différence d'interprétation de la notion d'"individu" dans la société chinoise et occidentale. Car de cette notion découle en grande partie la compréhension du rôle de chacun dans la famille et dans la société chinoise.

« En France, sur les enveloppes des courriers, on indique d'abord le nom du destinataire, ensuite l'adresse, la rue, la ville et enfin le pays. En Chine, c'est l'inverse. On commence par indiquer le pays, puis la province, le département, la rue, l'immeuble, l'appartement et enfin on finit par trouver la personne.Cet exemple simple donne une idée des différences de perception du monde chez les français et les chinois. En Chine, sans le collectif, l'individu ne peut être trouvé. Ce qui peut expliquer pourquoi les chinois mettent leur nom de famille avant leur prénom, contrairement à l'usage français où le prénom précède le nom. Car en Chine, on ne dira pas "Marie" de la famille "Dupont" (ici l'individualité est mise en avant) mais plutôt "dans la famille Shen, je voudrais Jin" (le collectif passe avant l'individu). »

Chen Ting explique en outre qu'à la différence de la société française, la Chine dispose de peu de ressources sociales pour qu'un individu puisse faire face aux aléas de la vie (aides sociales, retraites, etc... ; sauf peut-être dans certaines grandes villes). La famille est donc primordiale dans le fonctionnement de la société car c'est sur elle que l'individu se repose en cas de besoin. Par conséquent, un enfant, qui fait partie du modèle familial établi, est le ciment des liens d'interdépendance dans la cellule familiale.

Ce modèle se trouve affaibli dans les années 80 : la société chinoise passe brusquement d'un fort renouvellement démographique à la politique de l'enfant unique mise en place en 1979. La pression familiale et sociale exercée sur les hommes, pression qui existait déjà, s'est accrue. Aujourd'hui, dans une famille chinoise, l'enfant unique porte seul la charge de la transmission de l'héritage familial. Et cette pression reste toujours plus importante pour les hommes que pour les femmes.

Pour Chen Ting, avant de parler de désir, il est important de parler du "besoin" en Chine d'avoir des enfants. Car si le désir est lié à une pulsion, ce désir n'est pas nécessairement conscient. Surtout en Chine, le désir d'enfant s'inscrit dans une dimension sociale : partager le même désir collectif est une manière importante de faire partie d'une communauté.

Au-delà du désir, comment devenir parent lorsque l'on est homosexuel ?

Robert Simon, président de Solidarité internationale LGBTQI et son conjoint Edwin Lau (américain d'origine chinoise) témoignent : « Avec Robert, nous avons d'abord pensé à adopter un enfant asiatique (parce que je voulais qu'il me ressemble ou ressemble à l'un de nous) mais cela était très très difficile. Il n'y a quasiment pas de pays asiatiques qui permettent l'adoption par les personnes LGBT. Très tôt, j'ai dû écarter cette possibilité et j'ai commencé à regarder du côté de la GPA, c'était en 2005. Cela a soulevé plein de questions, notamment sur l'éthique. Mais pour moi, la question la plus importante était "Est-ce que j'ose faire un enfant sans mère"? Et la réponse était "non". Je voulais que mes enfants aient la possibilité de connaître leur maman. A partir de là, j'ai commencé à chercher une personne qui serait prête à être donneuse d'ovule. C'était très difficile mais un jour, une amie me présente sa soeur, lesbienne, qui souhaitait également avoir des enfants. Nous nous sommes entendus pour que dans un premier temps, elle soit donneuse d'ovule pour Robert et moi et qu'ensuite, dans un deuxième temps, je serai donneur de sperme pour elle et sa femme. Et nous avons fait appel à une mère porteuse. Robert et moi avons eu des jumeaux et je suis co-parent d'une petite fille. »

Chen Ting, Robert Simon et Edwin Lau

Au moment du témoignage, les deux familles revenaient d'une semaine passée ensemble au ski car les deux couples ont convenu de passer au moins deux ou trois semaines par an ensemble pour que les jumeaux puissent voir leur maman et leur soeur et cette dernière de voir son papa.

«Les enfants sont très bien acceptés par la famille. Mes parents, qui n'avaient pas du tout accepté mon homosexualité, adorent nos enfants. En fait, le jour où ils ont appris qu'ils étaient grand-parents, mes relations avec ma mère ont complètement changé», ajoute Edwin, qui regrette tout de même que cela n'ait pas pu changer sa relation avec son père.

Pour Yu Zhou, co-fondateur de la Semaine LGBT chinoise à Paris, le désir d'enfant d'un homosexuel chinois, dans beaucoup de cas, se manifeste pour satisfaire les besoins de la famille, et non pour lui-même. « Je me rappelle très bien, il y a quelques années lorsque je suis rentré en Chine, mon père m'avait dit : "Tu nous fais un enfant et on te laisse tranquille". A ce moment là j'ai compris que faire des enfants était un devoir pour un fils (en tout cas pour un fils chinois) d'accomplir son rôle social. »

L'histoire de Robert et Edwin est un cas particulier dans le sens où l'un est américain et l'autre français. La question reste compliquée pour les LGBT chinois vivant en Chine, qui n'ont ni accès aux solutions médicales ni nécessairement les moyens financiers pour ces pratiques.

Dans ce contexte social s'est développé le phénomène du "mariage coopératif", comme en témoignent Cici et Max, deux chinoises tiraillées entre le désir de leur famille et leur bonheur personnel, dans le court-métrage documentaire "Amours interdits" diffusé sur Arte (et projeté lors de la conférence).

En Chine, le mariage coopératif est un arrangement entre un gay et une lesbienne qui décident de se marier entre eux : ils forment un couple hétérosexuel aux yeux de la loi et des parents pour les visites familiales, les fêtes, etc. Mais au quotidien, chacun vit avec son (sa) conjoint(e) homosexuel(le).

Si les affinités le permettent, il arrive que les conjoints respectifs de ce couple coopératif se marient entre eux, les quatre personnes formant trois couples, ce qui peut faciliter l'organisation de la vie quotidienne pour les deux couples homosexuels. Certains couples ainsi formés ont des enfants (cf. "China Love" de Dorian Malovic aux éditions Tallandier). Mais à ce jour, la société chinoise n'a pas encore le recul suffisant pour savoir ce que ce modèle familial peut devenir dans la durée.

Sans aller très loin dans le futur, l'une des questions que l'on peut se poser concerne les principaux intéressés : les enfants de couples homosexuels. Comment expliquer à ces enfants l'homoparentalité?

Edwin Lau raconte : « Quand j'ai commencé à parler d'enfant avec Robert, la première personne que j'ai consultée était le fils de Robert qui a grandi sans mère (décédée dans un accident quand il était très jeune). C'est pour cela que nous avons voulu associer à la fois la donneuse d'ovule et la mère porteuse de nos enfants à notre famille. Récemment, notre fille a voulu faire un arbre généalogique et on a eu quelques soucis car elle dévoilait notre famille à ses camarades. Nos enfants expliquent à tout le monde qu'ils ont deux mères et deux pères. Je sais qu'il y a des personnes qui n'approuvent pas notre modèle, mais pour nous, il est important pour la construction de l'identité de nos enfants d'avoir un père et une mère. Je trouve que la personne de l'autre sexe aide à la construction sociale et on peut très bien choisir une personne pour jouer ce rôle. »

Il explique notamment que venant d'une famille chinoise très traditionnelle, avec un grand-père bigame qui a eu quatorze enfants, la GPA n'a pas du tout choqué sa famille. (Son grand-père avait donné deux de ses enfants à son frère qui n'en avait pas.) Et que dans la société chinoise traditionnelle, ce type de recomposition n'était pas du tout choquant, car les enfants étaient des "biens" de la famille et non pas des individus isolés.

« La Chine se développe très vite, trop vite, et il y a un grand décalage entre les générations. Les mentalités sont très différentes et il est très difficile pour un jeune chinois de faire sa "sortie du placard" », indique Yu Zhou.

Car en Chine, un homosexuel qui décide de "sortir du placard" implique que ses parents doivent eux aussi "sortir du placard". C'est une affaire familiale et non pas personnelle. Et dans une société où la "face" est très importante comme en Chine, c'est une énorme responsabilité que peu de personnes LGBT sont prêtes à assumer au vu des préjudices que cette révélation publique peut causer à leurs parents.

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