Rui Wang et Alain Guo: deux «voix du peuple» issues de la génération «trait d'union»

2016-10-19 16:19:08 Chine-info.com

Un mois après la grande manifestation "Sécurité pour tous" de la communauté chinoise à Paris, Rui Wang, président de l'AJCF et Alain Guo, jeune entrepreneur d'Aubervilliers, reviennent sur cette journée clé.

Suite au décès de Zhang Chaolin, couturier de 49 ans, agressé en août par trois jeunes à Aubervilliers, le collectif "Sécurité pour tous", qui avait rassemblé plusieurs milliers de personnes en 2010 et 2011, est une fois de plus sorti dans les rues de Paris pour protester contre l'insécurité grandissante dont les chinois sont victimes depuis plusieurs années.

Rui Wang est le président de l'Association des Jeunes Chinois de France, créée en 2009 qui a pour objectifs principaux de permettre au jeunes citoyens d'origine chinoise de s'entraider en partageant leurs expériences, d'aider la société française à mieux connaître la "communauté chinoise" et de lutter contre le racisme.

Alain Guo, 25 ans, est le fils de Zhimin Guo (président de l'Association des Commerçants et Industriels Franco-chinois) et travaille dans l'import-export pour le compte familial. Repéré dans l'organisation de la manifestation par l'AJCF, il a été l'un des membres actifs de l'équipe de communication auprès des jeunes.

Chine-info: Quel rôle a joué l'AJCF dans l'organisation de la manifestation "Sécurité pour tous"? Est-ce que l'AJCF était à l'origine de la manifestation?

Rui Wang: C'est M. Chi Wansheng (président du collectif "Sécurité pour tous") qui a coordonné l'organisation, à qui j'aimerai ici rendre hommage, car il a su prendre les bonnes décisions au bon moment. M. Chi a eu la lucidité de voir qui serait le mieux placé pour faire quoi dans la grande organisation de cette manifestation. Il a parfaitement distribué le travail et les différentes équipes ont été capables de se coordonner entre elles.

Alain Guo: L'AJCF a participé à l'organisation en tant qu'équipe de communication. Nous avons regroupé des membres de plusieurs associations différentes et des bénévoles pour se concentrer sur la communication, la distribution de t-shirts, de banderoles, etc.

Rui Wang: Nous étions déjà présents à la manifestation de 2010 et 2011. Nous avions un réseau que nous avons pu valoriser. L'AJCF n'est pas seule à l'initiative mais fait partie de ceux qui sont à l'initiative.

Chine-info: Vous avez formulé des revendications. Est-ce qu'elles ont été entendues? Est-ce que des solutions ont été trouvées?

Rui Wang: Il y a eu des engagements. Le premier engagement qui est en passe d'être réalisé est l'arrivée de nouveaux policiers sur la ville d'Aubervilliers. Ensuite, il y a des accords qui restent à concrétiser, notamment sur la question des caméras de surveillance.

Alain Guo: Concernant les nouveaux policiers, le problème pour l'instant est qu'il y a eu beaucoup de départs et que les policiers promis ne sont toujours pas arrivés. Mais même une fois sur place, leur nombre n'est pas vraiment considérable; il y aurait sept policiers supplémentaires, ce qui est très peu.

Concernant les caméras, le problème est d'ordre financier. L'installation des caméras dépasserait le budget initial. On ne sait donc pas si le nombre de caméras va être respecté ni quels seront leurs emplacements. Pour l'instant, je pense que les mesures revendiquées ne sont pas assez concrètement mises en place pour qu'il y ait un réel changement.

Pour moi, la vraie conséquence positive de la manifestation c'est qu'à travers sa médiatisation, les autorités ont pris en compte l'existence du racisme envers les asiatiques, ce qui n'était pas le cas avant. Et que les politiciens ont reconnu l'importance des asiatiques de France.

Chine-info: La manifestation a-t-elle permis de fédérer les asiatiques et/ou les personnes de la communauté chinoise de France?

Alain Guo: Honnêtement, cela reste sino-centré mais cela a permis de fédérer les membres de la communauté chinoise. C'était la première fois qu'il y avait autant d'associations [chinoises] unies pour un but commun. De plus, nous avons vu une fédération entre les générations: à travers la manifestation, la génération de nos parents et les jeunes ont appris à travailler ensemble et à mieux se connaître.

Rui Wang: C'est vrai que c'est resté principalement chinois et même principalement wen*, mais dans l'équipe de communication, nous avions des vietnamiens, des cambodgiens, des teochews, des shanghaïens, des étudiants chinois de Chine. Au sein du collectif, il y avait une diversité des origines, de géographies d'habitation et de métiers. C'est une première. Et j'espère que petit à petit on parviendra à une plus grande ouverture entre les communautés asiatiques.

Chine-info: Vous avez évoqué des projets de terrain pour une meilleure cohabitation entre les communautés dans des quartiers où il y a beaucoup d'asiatiques. Est-ce que vous avez des idées concrètes?

Rui Wang: Les projets sont en train de se monter. Par exemple, à la Courneuve, nous souhaitons mettre en place des ateliers d'écriture, de théâtre, de sport, de concours de rap, une permanence administrative... et certains ateliers ont déjà débuté.

Mais nous souhaitons surtout un soutien officiel et financier pour monter plus de projets et créer une cohérence entre les projets. Par exemple, nous comptons organiser une fête de quartier réunissant toutes les personnes ou associations qui font des projets pour créer du lien.

Nos parents ont eu la mission d'arriver en France et de survivre et de faire en sorte que leurs enfants aillent à l'école et aient une bonne situation. C'est déjà un grand progrès par rapport à ce que certains de nos parents on connu en Chine. Aujourd'hui, notre mission à nous, c'est d'être mieux insérés dans la société, de faire en sorte que les chinois et les asiatiques ne soient pas uniquement utiles économiquement, mais qu'ils soient des acteurs à part entière de la société. Nous servons de lien: nous sommes la génération trait d'union.

Alain Guo: C'est vrai que pour la génération de nos parents, la plupart ne parlaient pas français. Notre avantage, c'est que nous sommes nés ou avons grandi en France et avons eu une éducation française. C'est pour cela que nous pouvons faire en sorte de créer une cohésion sociale. C'est à dire s'investir dans la société française, et pas seulement sur le plan économique mais également sur le plan social et politique.

C'est quoi être Français finalement? C'est d'adhérer aux valeurs de la République française. Et pour cela, nous devons faire des efforts pour valoriser l'image des chinois en France. On doit s'entraider avant d'attendre que le gouvernement nous aide. Et les actions sur le terrain sont un moyen pour casser les stéréotypes.

Chine-info: Par rapport à d'autres manifestations qui ont eu lieu, vous avez réussi à faire un vrai travail d'encadrement. Pouvez-vous nous expliquer comment?

Rui Wang: Là, il faut applaudir l'équipe de sécurité qui a été gérée par les anciens légionnaires (chinois). Cette équipe de sécurité [interne à la manifestation, ndr] est composée de 300 personnes. C'est une première.

Au début, la préfécture de police ne voulait pas d'une manifestation mais plutôt d'un rassemblement statique. Nous avons donc proposé à la préfécture, qu'en contrepartie de l'acceptation de la manifestation, nous porterons notre équipe de sécurité de 100 à 300 personnes. Et c'est ce que nous avons fait.

Les légionnaires n'étaient pas assez nombreux mais ils ont réussi à recruter des jeunes bénévoles et les a formé, en une semaine. Nous sommes très fiers d'eux.

Nous avions également eu une équipe logistique très efficace.

Je me rends compte aujourd'hui que l'organisation a surpris les gens. Par exemple on pouvait localiser en temps réel les toilettes, on avait des camions qui suivaient le cortège pour distribuer de l'eau, il y avait une équipe en fin de cortège qui ramassait les déchets. Les gens ont aussi été surpris que l'on puisse distribuer autant de t-shirts en si peu de temps, que nous avions des ballons, des enceintes, des camions, etc.

On nous a demandé comment on a réussi à faire tout ç a, si cétait le travail d'une association en particulier.

En réalité, nous étions près de 500 personnes de 64 associations différentes dans l'organisation.

La manifestation n'aurait pas été ce qu'elle est sans toutes les personnes qui ont travaillé dans l'ombre envers qui nous sommes reconnaissants.

Chine-info: En tant que jeunes français d'origine chinoise, quel bilan tirez-vous de cette manifestation?

Alain Guo: La lutte continue...

Rui Wang: Je sens qu'aujourd'hui il y a une prise de conscience chez les jeunes, qui commencent à s'exprimer, notamment sur le malaise qu'est le racisme que beaucoup subissent. Maintenant, nous espérons que les autorités se réveillent et restent alertes. Nous avons pris conscience que nous pouvions être entendus. Les communautés asiatiques ont pendant longtemps pensé qu'il fallait rester silencieux, faire profil bas. Mais de temps en temps, il faut dire "non".

Aujourd'hui, c'est tout simplement la voix du peuple qui s'exprime.

Entretien réalisé par Shanshan Zhu

*Wen: personne originaire de la province de Wenzhou de Chine

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