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Regard sur la Chine

[Société] Baignade hivernale à Beijing

Je veux commenter  CHRISTOPHE TRONTIN 2015-03-05 14:12:05    Source:La Chine au présent

Plongeon d'un « morse » au lac Houhai de Beijing. (YU JIE)

C'est la tradition dans la Chine du Nord : pour combattre le froid mordant de l'hiver, on se baigne dans l'eau glacée. Visite aux « morses » du lac Houhai.

Marchant dans les rues glaciales de Beijing, je me remémorais les paroles du vicomte de Turenne : « Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener ». J'avais observé ces vétérans qui se rassemblent parfois, en slip de bain au bord d'une rivière ou d'un lac, pour s'asperger d'eau glacée et rigoler en s'administrant de grandes claques (massages) dans le dos. Hiver comme été, ils suivent leur petit rituel : exécuter quelques mouvements de gymnastique, enfiler un bonnet de bain, piquer une tête, nager une ou deux minutes, avant de ressortir soufflant comme des phoques, fumants dans le froid matinal…

Selon Internet, ce ne sont pas moins de 141 clubs de « morses » qui rassemblent, dans les diverses régions de Chine, un total d'environ 200 000 membres. À Harbin, capitale de la province du Heilongjiang (Nord-Est) et haut lieu de la natation d'hiver, on se baigne dans la Songhua. À Jinan, un festival annuel se tient chaque année où l'on traverse à la nage le lac Daming sur environ 300 mètres. À Beijing, c'est sur le lac Houhai, en plein centre-ville, que les baigneurs ont ménagé et entretiennent par leur pratique quotidienne un trou dans la glace qui recouvre le lac.

Vertus dans la médecine traditionnelle chinoise

Chaque jour, ce sont entre 100 et 200 adeptes de la natation glacée qui viennent piquer une tête à Houhai. Les uns arrivent, les autres repartent, chacun ne reste que quelques minutes, le temps de se déshabiller et de plonger, puis presque immédiatement se sécher. Le ballet commence aux petites heures du matin alors qu'il fait encore nuit, et jusqu'à dix heures du matin environ. La pratique semble en perte de vitesse : parmi tous ces papys (il y a quelques mamies aussi), on ne rencontre que 5 ou 6 « jeunes » (les moins de 40 ans). Tous se connaissent au moins de vue et se saluent en échangeant quelques remarques météorologiques : « Aujourd'hui il ne fait que -3°C, mais avec ce petit vent d'ouest qui vous chatouille les mollets, c'est dur, pas vrai ? »

J'échange quelques mots avec ceux qui sortent de l'eau et ceux qui s'en approchent. « Tu as déjà nagé avant ? me demande un vieillard plein de sollicitude. Ce n'est pas une activité que l'on peut pratiquer comme ça, sans préparation. » Oui, alors que j'étais en Russie, j'avait déjà pratiqué la baignade hivernale. Cette explication le rassure, et il commente à ses amis : « Pas de problème, il vient de Russie. Là-bas ils s'y connaissent en bains glacés ! Ils boivent même de la vodka avant de se lancer. » S'ensuit une discussion sur les mérites et les contre-indications des boissons fortes avant, pendant et après l'exercice… Un autre mentionne la médecine chinoise traditionnelle qui recommande l'exposition du corps à l'air froid (bain d'air) et à l'eau froide (baignade hivernale) pour affermir la santé.

Il y a M. Chang, 57 ans, qui m'a précédé. Cela fait 29 ans qu'il se baigne quotidiennement, été comme hiver, dans le lac Houhai. À côté de lui, M. Wang, 65 ans, pratique la natation glacée depuis 5 ans qu'il est à la retraite. Pour l'un comme pour l'autre, se baigner dans l'eau froide est un rituel de bonne santé : cela renforce le tonus musculaire et l'immunité contre les maladies infectieuses. Tous deux me l'affirment dans un éclat de rire : « Grâce à la baignade en hiver, je ne suis jamais malade ! ».

Le grand saut

Cette fois, c'est mon tour : tous sont entrés dans l'eau, et se sont vigoureusement secoués dans ce bain glacé. Certains sont ressortis immédiatement ; d'autres ont fait un petit tour à la brasse ; il y en a qui ont plongé la tête sous la surface. Les uns après les autres, tous sont remontés pour s'essuyer sur le bord, lentement, méticuleusement, ne laissant pas la moindre trace d'humidité entre les doigts de pied... Pas d'échappatoire, il faut y aller !

C'est se déshabiller le plus dur. J'ai déjà froid d'être resté là sur le bord du lac, avec le vent qui me siffle aux oreilles, et pourtant je suis chaudement habillé. J'ouvre ma veste, je retire mes gants, j'ôte mes chaussures et mon pantalon... L'air glacé s'engouffre de partout, je me mets à trembler incontrôlablement... et pourtant, je ne suis pas encore prêt : reste à enlever mon pull et mes chaussettes, et ça y est, me voilà comme mes congénères du bain extrême, prêt à plonger. Les regards curieux convergent sur ma personne : ira, ira pas?

Il faut en finir : chaque minute que je passe ainsi presque nu dans le vent glacial, je me rapproche de l'hypothermie fatale. Une petite échelle métallique enveloppée de tissus et de cordes permet de franchir facilement la bordure en marbre qui entoure le lac. Je tremble comme une feuille et mes pas sont ceux d'un automate, saccadés et maladroits, alors que je m'approche et empoigne la rambarde. Mes pieds quittent le confort relatif de mes sandales pour le contact impitoyable de la pierre mouillée.

Je prends une bonne inspiration, je ferme les yeux, et j'y vais.

Mes pieds, mes chevilles, mes genoux, mes cuisses sont instantanément anesthésiés tandis que je descends les trois marches faites de blocs de marbre glissants. Pas d'hésitation, je continue, mes pieds cherchent sans la trouver la marche suivante : elle n'existe pas. Je descends et je me retrouve dans l'eau jusqu'au cou. Des milliers de petites aiguilles me percent la peau, et dans ma tête, c'est la panique sensorielle : un tournis de sensations et une ivresse me saisissent, c'est assez surprenant, mais finalement pas si désagréable. Je m'agite un peu, j'esquisse un petit tour pour la forme. De toute façon, bouger ou pas, c'est pareil : l'eau glacée annihile la sensation de froid. Je dois me forcer pour passer la tête sous l'eau. Je plonge, mon cuir chevelu se crispe douloureusement, je remonte à la surface et je m'ébroue. Trente secondes passées au bain m'ont semblé une éternité. La blague a suffisamment duré : il faut maintenant remonter.

Du froid au chaud

Curieusement, c'est immédiatement le soulagement. L'air glacé et coupant de tout à l'heure me semble désormais d'une douce tiédeur. À ma surprise, plus rien n'est urgent, plus rien ne presse. Mes tremblements sont calmés et je suis envahi d'une incroyable bouffée de tiédeur. J'ai bien plus chaud que tout à l'heure, habillé, au bord du lac. Un baigneur qui vient d'arriver me tend le bidon d'eau tiède qu'il a apporté. « Il vaut mieux se rincer un peu en sortant », me dit-il. Je le remercie et m'asperge en faisant attention de ne pas épuiser sa réserve. Remarquant mon hésitation, il m'encourage : « Vas-y, pas de problème, laisse m'en juste la moitié, ça me suffira. »

J'empoigne avec calme ma serviette et je me mets en devoir de me sécher, frottant méthodiquement mes bras puis mon cou, et puis soigneusement mon dos, mes jambes, avant de procéder à l'essuyage de mes doigts de pied. L'environnement plus que spartiate oblige à une certaine méthode : il n'y a ni local, ni douche chaude, ni autre refuge. Il est donc essentiel de bien se sécher pour pouvoir se rhabiller et quitter les lieux sans attraper une pneumonie.

Mais c'est sans problème : une fois sorti de l'eau, votre chaudière naturelle tournant à fond, vous disposez d'une petite demi-heure d'insensibilité totale au froid. Largement suffisant pour rejoindre quelque endroit chauffé. Pour moi, ce sera le bureau : il me faut coucher sur le papier mes observations et celles de mes compères. Au lieu d'un rhume, je le sens, j'ai attrapé le virus de la baignade glacée.

 

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