Suivez-nous | français

Regard sur la Chine

[Culture] Les théières de Yixing, le renouveau d’un artisanat chinois

Je veux commenter  XIE FEIJUN 2016-05-23 10:58:00    Source:la Chine au présent

Beaucoup de jeunes se lancent dans la fabrication des théières d'argile pourpre à Yixing.

Rencontre avec Zhai Yabo, artisan fabricant de théière en argile pourpre de Yixing.

Zhai Yabo, né en 1988, mène une vie plus simple que les jeunes de son âge. Tous les jours, il va au travail en vélo ; dans son atelier, il sirote du thé, écoute de la musique et surtout, il fabrique des théières.

Diplomé de l'Institut des beaux-arts de l'université Tsinghua, il a choisi de s'installer à Yixing où l'on fait des théières d'argile pourpre. Un travail qui demande patience et persévérance.

Un apprenti bardé de diplômes

« Choisir le métier d'artisan a été un long chemin pour moi. Mais c'est en forgeant que l'on devient forgeron », dit Zhai Yabo en riant. En Chine, les diplômés des grandes écoles ont souvent du mal à convaincre leur famille d'accepter leur choix de devenir artisans.

Pour fabriquer des théières, une bonne technique en poterie est essentielle. Deux ou trois ans d'apprentissage sont nécessaires pour devenir « théier ». Deux ans sans revenu aucun.

Zhai Yabo a visité plusieurs villes comme Jingdezhen, Yixing, Chaozhou ou Yuzhou pour choisir un atelier où il pourrait apprendre l'art des théières d'argile pourpre. Jingdezhen est connue pour ses poteries et ses céramiques, beaucoup de jeunes y apprennent la poterie mais la pression y est grande. « Les jeunes diplomés sont forts pour innover, il suffit parfois de changer la forme d'une tasse ou d'améliorer la décoration pour qu'un produit se vende bien. Mais très vite, on se fait copier et il ne reste plus qu'une guerre des prix. »

« Si l'on reste longtemps dans un environnement comme ça, il devient très difficile de garder son calme et de se concentrer sur ses créations », explique Zhai Yabo qui a décidé de poser ses valises à Yixing pour travailler dans la simplicité.

Le père de Zhai Yabo est lui-même professeur de peinture. Il comprend le choix de son fils. Wang Hui, son professeur aux beaux-arts de l'université Tsinghua, est lui-même originaire de Yixing. Il est spécialiste des théières en argile pourpre. Pour aider ces jeunes diplomés à avoir un revenu et à trouver un emploi, Wang Hui les envoie travailler dans un atelier de théières dans le Jiangsu et dans une manufacture de poteries. Ces jeunes conçoivent des produits pour ces entreprises. Dans le même temps, des maîtres leur enseignent des techniques.

Les ateliers ont aménagé plusieurs petits bureaux comme celui dans lequel nous sommes pour Zhai Yabo. Les théières posées sur la table à thé ont été réalisées par Zhai Yabo. « Chaque mois, je dois remettre mes théières à mon maître, je garde celles qui ont des vices de fabrication pour moi. »

Un maître pas comme les autres

« J'ai appris ce métier sur le tard. Cela fait aujourd'hui 26 ans, mais je ne fais toujours pas partie du cercle », nous raconte Zhang Zhenzhong, détenteur du titre de grand maître de l'artisanat de la province du Jiangsu.

La plupart des gens qui apprennent l'art des théières d'argile pourpre sont des locaux. Certains grands maîtres ne transmettent leur savoir qu'aux membres de leur famille. Pour une personne qui n'est pas du coin, apprendre auprès d'un maître comme Zhang Zhenzhong est une bonne option.

Dans le milieu, on compte 18 grands maîtres de niveau national et 52 maîtres de niveau provincial. Zhang Zhenzhong fait partie de ces derniers. À l'heure actuelle, il a une dizaine d'apprentis sous ses ailes, et d'autres arrivent encore. La conception que Zhang Zhenzhong a des théières d'argile pourpre est différente de celle des autres artisans. Selon lui, c'est depuis les Ming (1368-1644) que les objets en argile pourpre sont devenus des objets d'art plébiscités par le cercle restreint des lettrés. « Prendre le thé ne sert pas seulement à étancher sa soif. Les artisans apprennaient les techniques mais la culture des théières se transmettait grâce aux lettrés », commente maître Zhang.

Il est convaincu qu'avec les connaissances acquises à l'université, les étudiants peuvent apporter un nouveau souffle à cet art. « Pour les apprentis ''traditionnels'' comme les menuisiers et les maçons qui apprennent auprès d'un maître après les études secondaires, ce n'est qu'un travail alimentaire, alors que ces étudiants diplomés essaient de développer cet art. Ils sont à même de former leur propre style dès le début de leur apprentissage. »

Le duo maître-disciple fonctionne non seulement dans l'apprentissage des techniques mais aussi dans d'autres domaines tels que la vente et la promotion.

Ce qui touche particulièrement Zhai Yabo, c'est que maître Zhang ne ménage pas ses efforts pour lui apprendre cet art. Celui-ci fait la promotion désintéressée des œuvres de ses disciples.

Selon la tradition, les apprentis apprennent auprès de leur maître en imitant les formes et le style de celui-ci. Toutefois, Zhang Zhenzhong explique à ses élèves dès le début de leur apprentissage qu'ils doivent chercher leur propre langage artistique. « Ils doivent saisir toute image lors de la fabrication pour les concrétiser après. Il faut travailler à fond sur cette voie pour trouver son propre style. »

Zhang Zhenzhong admet que le problème des copies est grave dans le milieu des théières d'argile pourpre. Certains inscrivent même les noms de grands maîtres sur leurs œuvres. « Certains apprentis apprennent auprès d'un grand maître, fabriquent les mêmes modèles, et les vendent à grand prix. Cela porte atteinte au développement de cet art. » C'est pour cela que Zhang Zhenzhong trouve important que chaque apprenti cherche son propre style et n'imite pas les maîtres.

Zhang Zhenzhong met aussi l'accent sur la tradition : « Pour maîtriser les techniques, il faut huit ou dix ans. Je dis souvent à mes élèves qu'il faut recommencer à zéro et faire comme les apprentis qui n'y connaissent rien. Il faut qu'ils oublient qu'ils sont diplômés car même quelqu'un qui a fait des études supérieures doit apprendre des techniques pour devenir fabriquant de théières », explique-t-il.

Comme ces étudiants sont déjà très spécialisés, ils apprennent très vite. « Zhai Yabo fabrique des théières depuis deux ans. S'il n'était pas issu du milieu de l'art, deux ans n'auraient pas été suffisants pour achever l'apprentissage. Il y a déjà des personnes qui sont prêtes à acheter les œuvres de ces étudiants », ajoute-il.

Ces acheteurs sont des collectionneurs qui misent sur la valeur future de ces théières. « Les prix de ces œuvres paraissent élevés aux apprentis, mais pour les futurs maîtres, ils ne le sont pas, car il est probable que ces étudiants deviendront de grand maîtres dans le futur », estime Zhang Zhenzhong.

La collection de théières en argile pourpre du Musée de Nanjing. 

De futurs grands maîtres

« Plus tard, ce seront eux qui seront les maîtres de cet art. Cette formation est utile pour l'avenir du secteur », assure Tang Lei, actif promoteur de la culture des théières d'argile. Il participe à l'organisation de la formation des jeunes artisans.

Fan Qianwen, jeune Chinoise née dans les années 1990, a fait des études d'audit quand elle était à l'université. Elle a travaillé dans une société cotée en bourse pendant 4 mois. Finalement, elle est retournée dans son bourg natal pour fabriquer des théières. « Mon ancien travail ne me donnait pas la liberté que je voulais, et le salaire n'était pas très élevé. Lorsque j'ai appris que mes amis du collège-lycée étaient revenus et arrivaient à gagner un bon salaire grâce aux théières, j'ai décidé de rentrer travailler au village », raconte-t-elle.

Aujourd'hui, dans le bourg de Dingshu dans la banlieue de Yixing, beaucoup de jeunes font le même choix que Fan Qianwen. Beaucoup de jeunes nés dans les années 1980 ou 1990 reviennent vivre ici après leurs études universitaires ou avoir travaillé un temps.

Fan Qianwen profite de la tradition familiale. Son père Fan Weiqun est le petit-fils d'un grand maître de la fabrication de théières de la fin des Qing (1644-1911). Il a créé la « Maison des théières de la famille Fan ».

Fan Qianwen a commencé en façonnant des blocs d'argile. « Quelque quinze jours après, j'ai commencé à modeler une forme de théière, le couvercle et la poignée », se rappelle-t-elle. C'est après trois mois d'exercices que son père l'a autorisée à fabriquer une théière pour essayer

Elle apprend auprès de son père depuis un an et a décidé de s'inscrire aux examens d'admission de la faculté de l'art d'une université pour adultes. « Lorsque j'aurai obtenu mon diplôme, et que ma technique se sera améliorée, je me préparerai aux examens de céramiste d'art », nous confie-t-elle.

Beaucoup de personnes soulignent que si les premiers mois sont cruciaux lors de l'apprentissage, tenir la distance est très important.

Il y a des gens qui ont échoué. Tang Lei par exemple. En 2008, il est venu de Shanghai pour apprendre à faire des théières. Mais il ne tient pas en place très longtemps. Au contact des grands maîtres, il s'est intéressé à la promotion des théières d'argile pourpre. Il s'est reconverti et a pris la charge du département de vente de l'Usine de l'art des théières d'argile pourpre de Yixing.

Grâce aux soutiens de tous, le Centre des théières d'argile poupre de l'Institut des beaux-arts de l'université Tsinghua a été créé en 2014 à Yixing. Celui-ci sert de pont entre les établissements universitaires et la capitale des théières. La société de Tang Lei recrute des diplômés des beaux-arts de l'université Tsinghua comme concepteurs pour leur offrir un soutien financier. Cette action n'est pas lucrative mais Tang Lei est convaincu qu' « ils seront un jour de grands maîtres. On voit loin et je pense que c'est bon pour le futur de ce secteur ».

Zhai Yabo fignole une théière dans son atelier.

Bon terreau pour les théières

« Le gouvernement du bourg de Dingshu aide les artisans, mais essaie de ne pas trop intervenir dans la direction que prennent les ateliers de théières », nous explique Wang Jian, chef adjoint du bourg.

Malgré les défis auxquels est confronté cet artisanat, personne ne semble préoccupé de sa disparition potentielle. En réalité, nombre d'artisans, pas forcément connus ni adoubés par les autorités, fabriquent des théières de leur façon, perpétuent cette technique et innovent.

À Yixing, dans les petits ateliers indépendants, les artisans conquièrent le marché grâce à leur savoir ; la jeune génération les rejoint, et donne un nouveau souffle au métier en brossant des esquisses et en pétrissant de l'argile. La transmission de l'art des théières semble en meilleure forme que d'autres sortes d'artisanat chinois.

La fabrication de théières rapporte. Toujours d'après Wang Jian, dans son bourg, 23 établissements financiers avaient une épargne totale de 14 milliards de yuans à la fin de l'année dernière. À Yixing, les impôts payés par 4 000 artisans fabricants de théières ont dépassé pour la première fois 10 millions de yuans l'année dernière.

Les jeunes choisissent de rentrer au pays pour se lancer dans la fabrication de cet objet d'art et les théières sont devenues le pilier du développement de Dingshu. Il semblerait que le climat soit bon pour les théières d'argile pourpre.


*XIE FEIJUN est journaliste du Quotidien de la Libération

+plus Rendez-vous

chine-info.com

J’aime

Suivez nous sur Facebook chine-info.com

Suivez nous sur Twitter

@chine-info.com

suivre @chine-info.com

chine-info.com

Suivez-nous sur Instagram : chineinfophotos