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Regard sur la Chine

[Reportage spécial] Évitons un jugement unilatéral

Je veux commenter  ZHENG RUOLIN 2017-01-05 04:12:25    Source:la Chine au présent

Le 22 novembre 2016, un buffet « La Nuit de France » a eu lieu dans l'ambassade de France en Chine. Des pains français fabriqués par Wedomé y ont été exposés. De plus en plus de Chinois raffolent des pains français.

Réflexion sur le rôle que jouent les médias dans la compréhension sino-française et les failles qu'il reste à combler dans ce domaine.

Voilà bien longtemps que je voulais écrire un article à ce sujet pour mes confrères français et chinois. Je n'ai nullement l'intention de donner des leçons à qui que ce soit. Simplement, je voudrais faire part de mes expériences accumulées au fil de mes 30 ans de carrière de journaliste dont ils pourraient se servir comme référence, car j'estime qu'un mur épais, entravant la compréhension mutuelle, se dresse encore entre nos deux grandes civilisations chinoise et française.

J'ai travaillé comme journaliste en France pendant une vingtaine d'années. Au cours de cette période, j'ai constaté que les relations sino-françaises, et même les relations sino-européennes, se développent péniblement dans le monde mouvementé d'aujourd'hui, mais avancent toujours dans la bonne direction. Dans le même temps, je considère que coexistent toujours, entre nos deux populations, entendements et malentendus. D'un côté, nous nous connaissons mieux l'un l'autre ; d'un autre côté, cette compréhension mutuelle demeure souvent limitée. Notamment parce que la Chine et l'Europe évoluent toutes deux à une époque en mutation rapide. Trois ou cinq semaines avant la primaire de la droite, aucun Chinois ne pensait que le futur président français serait Fillon ou Marine Le Pen, au lieu de Sarkozy ou Juppé. Et inversement. Combien de Français savent que la Chine a lancé un satellite quantique, qu'elle est le chef de file mondial en matière de paiement mobile et qu'elle a développé un système de navigation satellitaire, appelé Beidou, plus fiable que le GPS américain ? Je suis persuadé que cette situation de compréhension mutuelle entachée de malentendus, à la fois optimiste et inquiétante, va se poursuivre dans les cinq ou dix prochaines années. Les médias y joueront un rôle de plus en plus majeur.

Nous vivons aujourd'hui à l'ère de la mondialisation, où la conscience de l'autre passe de plus en plus par les médias. Si les médias ne transmettent pas des informations exhaustives et objectives, nos connaissances sur autrui auront peu de chances d'être exhaustives et objectives. Je dois dire que j'en ai fait l'expérience personnelle.

Dans le cadre de mon travail en France, j'ai pu observer l'énorme différence entre les contenus et les angles de vue choisis par les médias chinois et français. Les journalistes chinois ne voient que le côté tendre et romantique de la France. Nos reportages chinois traitent toujours des particularités bien françaises, comme la belle avenue des Champs-Élysées, le vin, le parfum, les défilés de mode, le Festival de Cannes et même le Tour de France ; en revanche, les médias français ont pour habitude de se focaliser sur les droits de l'homme en Chine, le Tibet, le smog, la peine de mort ou la consommation de viande de chien. Le « droit-de-l'hommisme »… Vous le connaissez, je crois, très bien.

Il y a peu de temps, j'ai vu aux informations sur France 2 un reportage où étaient comparées des couettes en duvet de canard fabriquées en Chine et en France. Celle de facture française était vendue au prix de 300 euros, tandis que celle Made in China ne coûtait que 29 euros. Toutefois, le reportage ne se concentrait pas sur la qualité inférieure des couettes chinoises par rapport aux couettes françaises. Si cela avait été le cas, je l'aurais tout à fait compris, car il serait improbable qu'une couette à 29 euros soit équivalente à une couette de 300 euros au regard de la qualité. L'émission s'intéressait plutôt aux taches de sang qui apparaissaient à la racine de certaines plumes. Le journaliste français soupçonnait (il s'agissait bien de soupçons) que ces plumes avaient été arrachées sur des canards vivants. Cette mise en cause m'a rappelé un reportage américain, qui contestait la méthode de fabrication du foie gras en France : « Les Français utilisent la technique du gavage d'oies, c'est inhumain. » Les deux critiques se ressemblent. Le « droit-de-l'hommiste » est en train de se transformer en « canardiste ». Quelles impressions les Européens auront-ils de la Chine après avoir vu ce genre d'informations ?

Pour ce qui est des médias chinois, de nos jours, ils rapportent de plus en plus aux nouvelles les vols, les coups voire les assassinats dont sont victimes les ressortissants chinois en France. Ils abordent également à foison la crise des réfugiés et le problème de l'immigration clandestine. Bien sûr, ils ont de bonnes raisons de traiter ces sujets, mais ils ne devraient pas s'y borner. Récemment, un aéronaute français a été envoyé dans l'espace pour rejoindre la Station spatiale internationale. Peu de médias chinois ont accordé de l'attention à cet événement. Tout comme les médias français n'ont guère parlé des deux taïkonautes chinois qui viennent de passer un mois dans le laboratoire spatial Tiangong-2.

Il y a trois ans, ma carrière de journaliste touchant à sa fin, je suis revenu en Chine. Je garde pleinement confiance en l'avenir des relations sino-françaises, en particulier du point de vue des relations diplomatiques officielles. Toutes deux grandes civilisations du continent eurasiatique, la Chine et la France nourrissent une admiration mutuelle. Moi-même, je suis issu d'une famille francophone, puisque mon père, Zheng Yonghui, était un célèbre traducteur de littérature française. Des œuvres de Victor Hugo, Honoré de Balzac, Jean-Paul Sartre, Alain Robbe-Grillet et j'en passe ont été diffusées en Chine sous sa plume. C'est du temps de mon père que ma famille a commencé à travailler aux échanges culturels, à la communication et à la compréhension entre les deux civilisations et entre les deux populations. La Chine était faible autrefois, à tel point que certains Européens la voyaient comme « l'homme malade de l'Asie orientale ». Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, surtout après 1949, l'Orient et l'Occident ont entamé un nouveau rapprochement pour apprendre à se connaître. La Chine et la France ont mené la danse avec à leur tête respectivement Mao Zedong et De Gaulle. Ces deux personnages historiques ne se sont jamais rencontrés, mais vouaient l'un pour l'autre une grande admiration. Chacun possédait des connaissances précises et profondes pour l'autre leur permettant de dépasser les barrières historiques et culturelles. Leur clairvoyance a conduit les deux pays à nouer des relations diplomatiques en 1964, solide assise historique des relations amicales nées entre les deux pays. De nos jours, malgré l'émergence de nouveaux facteurs et circonstances dans les sphères géopolitique, économique et idéologique, lorsque les deux pays font face à des mésaventures ou à des épreuves difficiles, il y a toujours des politiciens, des chercheurs ou des intellectuels qui se manifestent pour tenter de ramener les relations bilatérales dans le droit chemin.

Mon âme de journaliste estime toujours que les médias, chinois comme français, assument un rôle important envers la compréhension et la communication entre les deux populations, qu'ils devraient favoriser. Et à ce compte-là, de nombreux progrès restent à faire... Le plus gros problème des reportages chinois sur la France réside dans le manque de connaissances, la barrière de la langue et le contexte culturel différent. Ce savoir limité de l'histoire de la civilisation européenne et la difficulté à saisir le second degré de la culture occidentale débouchent sur des reportages chinois, dans une certaine mesure, biaisés. Quant aux médias français, ils font preuve de préjugés dans leurs publications sur la Chine qui se concentrent sur certains thèmes au détriment des autres. J'avais effectué un classement des reportages réalisés au premier semestre de 2011 par un correspondant à Beijing pour un grand journal français. Seul un article pouvait être considéré comme positif : celui sur la joueuse de tennis Li Na qui venait de remporter la compétition de Roland-Garros. Tous les autres étaient négatifs. Un journaliste français avait même affirmé que ses confrères et lui venaient en Chine à dessein de rédiger des articles négatifs sur le pays et que ceux qui voulaient lire des articles positifs pouvaient toujours consulter le Quotidien du Peuple.

Les médias français aiment commenter des faits qu'ils ne comprennent pas bien, voire pas du tout, d'un point de vue moral, en utilisant souvent un double standard. Par exemple, j'ai participé un jour à un débat télévisé sur France 24. Un journaliste français, qui avait visité le Tibet, y critiquait la politique de « génocide culturel » pratiquée par la Chine sur le Toit du monde. Je lui ai alors demandé s'il connaissait l'inhumation céleste. Le Tibet conserve cette pratique funéraire issue du bouddhisme qui consiste à exposer les corps sans vie à l'air libre afin qu'ils soient dévorés par des vautours et que l'âme du défunt monte au ciel. Ce journaliste français ignorait tout des traditions culturelles et religieuses fondamentales du Tibet, mais se permettait néanmoins de critiquer le soi-disant « génocide culturel » appliquée par la Chine.

Il ne faut pas mettre les fourchettes et les baguettes dans le même panier. À l'heure où la Chine et l'Europe connaissent toutes deux des bouleversements sans précédent, il est urgent qu'elles apprennent à se connaître, en toute modestie et humilité. C'est la seule et unique manière pour franchir le pont reliant les deux civilisations.

*ZHENG RUOLIN est un ancien correspondant à Paris du quotidien Wen Hui Bao de Shanghai et l'auteur du livre Les Chinois sont des hommes comme les autres aux éditions Denoël.

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