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Regard sur la Chine

[Culture] Préserver une vieille tradition pékinoise : le lapin d’argile

Je veux commenter  WANG WENJIE 2017-02-22 04:27:41    Source:la Chine au présent

Zhang Zhongqiang

Histoire de l'un des derniers artisans produisant le Tu'er ye : un exemple de persévérance.

Le mondialement connu quartier de Dashilan (Qianmen) est un site incontournable pour les touristes, où la tradition et la mode se mêlent, résultant en un charme particulier. Au sud-ouest, une ruelle propre et bien arrangée mesurant moins de 500 m est considérée ces dernières années comme « le hutong le plus culturel et artistique de Beijing » : il s'agit de Yangmeizhu Xiejie.

Non loin de l'entrée est de la ruelle, un grand drapeau très voyant incite les passants à ralentir le pas et à se laisser attirer par les objets multicolores disposés dans la vitrine. Il s'agit d'un magasin, petit et exigu, flamboyant aux fortes couleurs pékinoises. Le couloir de la maison est bien étroit, il ne permet le passage que d'une seule personne. Sur les étalages des deux côtés, sont exposés des figurines d'argile de diverses tailles.

Le patron Zhang Zhongqiang raccompagne des clients à la porte, puis il se recule pour me laisser entrer. « Cette famille-là vient de la province du Yunnan. Ils ont vu une émission de télévision sur mon magasin. À l'occasion de leur voyage à Beijing, ils sont venus spécialement pour acheter des Tu'er ye (lapins d'argile colorés). Il s'assoit alors devant sa table longue et étroite et prend un moule pour commencer un nouvel ouvrage.

Le Tu'er ye (兔儿爷) est une figurine d'argile traditionnelle de Beijing. « Peu de personnes veulent modeler le Tu'er ye aujourd'hui. Bien que sa production ne soit pas difficile, on ne peut pas se consacrer à cet artisanat, remarque Zhang Zhongqiang, avec un air sérieux. Ceci est mon deuxième magasin, il est ouvert depuis cinq ans. Dashilan est l'une des zones d'exposition les plus populaires lors de la Semaine du design de Beijing qui se déroule annuellement, et je pense qu'il est très important que la culture locale lutte pour garder une place dans un endroit envahi par le style international. »

Rêve et transmission

Le premier magasin de Zhang Zhongqiang se situe à Liulichang, il est maintenant dirigé par son épouse. « En 2011, Yangmeizhu Xiejie avait encore des espaces libres après avoir connu un réaménagement. Son promoteur immobilier m'a alors contacté pour me demander si je voulais y ouvrir un magasin, raconte M. Zhang. Proche de Liulichang, Dashilan est également un fameux quartier culturel. Face à l'afflux des tendances de la mode, je crois que nous devons déployer des efforts pour protéger et diffuser notre culture traditionnelle, ainsi j'ai décidé d'ouvrir ce magasin. En parallèle à la vente d'objets d'art artisanal, nous offrons également des activités de DIY, pour permettre à davantage de personnes de mieux connaître les figurines d'argile colorées. »

Zhang Zhongqiang est né en 1963 dans un grand siheyuan (maison à cour carrée) à Beijing. Jusqu'à aujourd'hui, il est toujours resté en contact avec beaucoup de ses anciens voisins. Son père travaillait dans une usine de fabrication de pinceaux, et sa mère a exercé pendant un temps dans le commerce du jade. Selon lui, la production du Tu'er ye ne requiert pas un grand talent artistique. Bien qu'il ait été plus ou moins influencé par ses parents dont le travail touchait légèrement à l'art, s'engager sur la route de l'artisanat découle simplement de son fort intérêt personnel.

« Fabriquer des Tu'er ye a toujours été mon rêve. Ma famille était pauvre quand j'étais petit, je n'avais donc pas d'argent pour acheter des jouets. Quand les enfants du siheyuan s'amusaient ensemble, celui qui possédait un Tu'er ye était bien envié des autres. J'aime modeler des objets en argile depuis mon enfance. Au début, je le faisais de manière totalement libre, sans aucun enseignement, raconte Zhang Zhongqiang. Alors que mon intérêt pour cet art grandissait, j'ai commencé à consulter des initiés locaux. Autrefois, on comptait bon nombre d'artisans au sud de la ville de Beijing. J'ai donc rendu visite à certains pour demander conseil sur mes œuvres. Progressivement, mes expériences se sont accumulées et mes techniques se sont affinées. »

Au début des années 1980, Zhang Zhongqiang a succédé à son père dans sa profession. Il fabriquait des pinceaux pendant la journée et modelait des figurines en argile le soir. Sur son temps libre, il vendait, à l'entrée d'un hôtel, des figurines en forme de masques de l'opéra de Pékin qu'il dessinait. « Le coût des matériaux est bas pour les figurines d'argile colorées, mais le temps qui lui est consacré est conséquent ». Zhang Zhongqiang tire doucement le produit de son moule, puis corrige sa ligne rugueuse avec les doigts.

« Fabriquer des Tu'er ye nécessite une grande patience, du fait que chaque étape doit être traitée avec précaution. Il faut faire macérer l'argile dans l'eau pour enlever les impuretés ; avant le lissage, la pièce moulée nécessite une période de séchage de huit ou neuf jours ; puis avant de pouvoir peindre en pigments de couleurs, on a besoin de procéder au blanchissement à trois reprises et au séchage complet », ajoute-t-il.

Processus de fabrication d'une pièce moulée (PHOTOS : WANG WENJIE)

Incarnation de la persévérance

« À l'heure actuelle, où la culture chinoise s'exporte à l'étranger de jour en jour, on attache une plus grande importance à la protection de la culture traditionnelle. Si je peux contribuer ne serait-ce qu'un peu à la diffusion de la culture pékinoise, tous mes efforts prendront leur sens », manifeste Zhang Zhongqiang. Il nous fait part clairement du fait que l'existence de ses magasins est inséparable du soutien du gouvernement local et de la société. Par exemple, le gouvernement de l'arrondissement Xicheng lui offre chaque année un stand gratuit sur une foire à l'occasion de la fête du Printemps. De plus, on l'aide à prendre contact avec des écoles pour y donner des cours. D'une part, les enfants peuvent expérimenter directement la culture traditionnelle, d'autre part, il peut gagner un revenu complémentaire.

À la suite des vacances de la fête du Printemps 2015, une activité baptisée « Voyage de la foire culturelle de Beijing à Taiwan » s'est tenue à Taipei, dans laquelle 20 représentants du patrimoine culturel immatériel de Beijing ont été présentés, dont Zhang Zhongqiang. « Il y avait un monde fou, se rappelle Zhang Zhongqiang. Nous y avions présenté de nombreux ouvrages, tels que du découpage, des cerfs-volants, des figurines en maltose et des Tu'er ye, présentant ainsi une large panoplie de la culture et de l'art traditionnels de Beijing. »

Il utilise « fortement touché » pour décrire son sentiment faisant suite à son court séjour à Taiwan : « Je me souviens d'une dame âgée de 80 ou 90 ans, qui était accompagnée de sa famille. Elle s'est mise à pleurer d'un seul coup lorsqu'elle a vu les Tu'er ye sur mon stand. Une fois calmée, elle m'a confié qu'elle est arrivée à Taiwan il y a 70 ans et qu'elle rentre régulièrement à Beijing quand sa santé le permet. Mais en raison de ses difficultés pour marcher, elle n'est pas retournée dans sa ville natale depuis plusieurs années et le Tu'er ye a ravivé sa nostalgie. » Ce qui a encore davantage impressionné Zhang Zhongqiang, c'est que cette dame utilise encore un ancien dialecte pékinois typique.

« Un jeune homme âgé d'une vingtaine d'années m'a dit que son grand-père lui avait parlé du lapin d'argile coloré quand il était encore vivant. Ce dernier a aujourd'hui quitté ce monde et son petit-fils vient acheter un Tu'er ye en son honneur. » À ces mots, Zhang Zhongqiang devient visiblement ému. « L'activité a duré dix jours. J'ai emmené deux centaines de Tu'er ye à Taiwan, mais ils ont tous été vendus pendant les deux premiers jours. Les jours suivants, j'ai exposé quelques ouvrages réservés par des clients. Un monsieur, qui n'avait pas acheté de Tu'er ye lors de mon passage à Taiwan, avait toujours gardé ma carte de visite. Lorsqu'il est venu en mission à Beijing récemment, il a demandé à son parent habitant sur place de l'amener dans mon magasin. »

Beaucoup de personnes sont en effet attirées par la réputation de Zhang Zhong-qiang, et lorsqu'il est dans son magasin, il ne se fatigue jamais de partager avec chaque client des histoires sur le Tu'er ye.

Éléments de mode

On dit que le Tu'er ye est apparu à la fin de la dynastie des Ming (1368-1644). Pour les Pékinois traditionnels, vénérer ce « dieu lapin » revêt la même importance culturelle que de manger des yuebing (gâteaux de la lune) pendant la fête de la Lune. Chaque année, le 15 août du calendrier lunaire, on place, dans la cour ou sur le balcon, une table de thé sur laquelle sont posés des gâteaux et des fruits, puis on y met de manière respectueuse un Tu'er ye nouvellement acheté. Tout un petit rituel ! Étant l'une des plus importantes figures du patrimoine culturel immatériel de Beijing, le Tu'er ye porte des signes particuliers régionaux en matière de forme, de couleurs et d'usage.

Cependant, cette figurine légendaire est devenue aujourd'hui un objet rare. On compte désormais très peu de personnes qui maîtrisent cet art manuel. « La production du Tu'er ye exige beaucoup de temps et nécessite une très grande patience. On ne peut réaliser qu'un petit nombre d'œuvres en un mois, et chaque figurine ne coûte que quelques dizaines de yuans. Sans le soutien extérieur, on ne peut pas gagner sa vie par le biais de cet artisanat », indique Zhang Zhongqiang. Il réfléchit toujours à la question : « comment faire en sorte que la culture traditionnelle soit mieux acceptée par le public ».

« Les goûts du public changent au fil des époques, la vieille tradition a ainsi besoin d'innovation, explique M. Zhang. Pour moi, cette innovation se manifeste dans la forme et les couleurs du Tu'er ye, pas dans ses matériaux et les techniques utilisées pour sa production. Comment ajouter des éléments modernes dans l'artisanat folklorique, et comment élargir notre horizon pour rechercher une meilleur plate-forme ? Ce sont des questions dignes de réflexions. »

Il se lève et me montre une photo sur son portable. « Ce Tu'er ye est personnalisé pour un projet initié par China Post. Sa forme est simple et sa couleur adopte le vert du logo China Post. Regarde le dessin sur sa poitrine, tu peux justement voir le logo de l'établissement », explique-t-il. Cette coopération a beaucoup inspiré Zhang Zhongqiang. En respectant la tradition, on peut faire en sorte que le Tu'er ye revête les couleurs du temps.

« Lorsque les 24 périodes solaires ont été inscrites sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, j'ai commencé à faire des Tu'er ye sur ce thème, réfléchissant sur comment représenter les différentes périodes par des couleurs. » Zhang Zhongqiang pose son portable et se rassoit devant son petit bureau pour continuer son travail quotidien répétitif. Avec un air mystérieux, il me révèle un autre programme de coopération en cours : la Cité interdite l'a invité à concevoir des Tu'er ye aux couleurs impériales !

Il pose un objet encore humide sur l'étagère, tire du sac un nouveau morceau d'argile puis le dispose dans le moule. En observant ses actions méthodiques, je suis un peu touchée. Il s'agit vraiment d'un travail exercé dans la solitude. Étant parmi les représentants de la cinquième génération de la figurine d'argile colorée de Beijing, Zhong Zhongqiang souligne qu'il continuera avec persévérance, en considérant la diffusion de la culture traditionnelle comme sa mission.

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