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Regard sur la Chine

[Tendance] Méthode et lecture : Réflexions sur Confucius et la philosophie chinoise (II)

Je veux commenter  WOLFGANG KUBIN 2017-11-15 04:28:35    Source:la Chine au présent

Une grande cérémonie en hommage à Confucius a lieu à Suzhou dans la province du Jiangsu avec la participation de 29 étudiants de l'université de Soochow.

L'auteur explore maintenant la satisfaction spirituelle et la joie que provoque la répétition des gestes, non sans lien avec la pensée européenne.

Les Entretiens de Confucius débutent par un dicton en trois parties qui est entré depuis longtemps dans le langage courant. Concentrons-nous pour l'instant sur sa première partie :

« Le maître dit : “Celui qui étudie pour appliquer au bon moment n'y trouve-t-il pas de la satisfaction ? ” »

Dans le texte chinois original, ce dicton comprend trois verbes importants : apprendre, pratiquer et ressentir de la joie. La question est de savoir quels liens internes unissent ces trois verbes entre eux. Sont-ils énumérés au hasard, ou bien au contraire, comme j'en suis pour ma part convaincu, sont-ils liés ensemble par des relations de dépendance les uns par rapport aux autres ?

Des enfants habillés en costume traditionnel récitent Les Entretiens de Confucius à Liaocheng, dans la province du Shandong.

Ma conviction est qu'on ne peut répondre à cette question qu'en effectuant un détour par l'Europe, et ainsi découvrir que ces verbes n'ont pas été choisis arbitrairement par l'auteur mais bien faits pour construire ensemble une explication des conditions de l'existence humaine, que ce soit dans le passé ou au présent.

Dans le chinois antique « apprendre » signifiait à l'origine « imiter », comme par exemple lorsqu'on répète les mots du professeur. C'est pourquoi la lecture à haute voix, guidée par un professeur, reste jusqu'à nos jours un exercice important, largement pratiqué en Chine. Un peu partout en Chine, vous trouverez des groupes de personnes qui se rassemblent pour lire et mémoriser des vers à haute voix. De cette façon, l'apprentissage produit une communion avec le professeur qui se prolonge en une communion entre étudiants.

Ici, on pourrait facilement insérer les théories de Martin Buber (1878-1965) ou celles de Hans Georg Gadamer (1900-2002), qui affirment que le processus de développement de la personnalité est étroitement lié à l'existence d'un interlocuteur. C'est dans la voix de ce vis-à-vis que chacun pourra se reconnaître lui-même.

Cet interlocuteur peut être une divinité, un enseignant, un parent ou un partenaire d'étude. D'une façon ou d'une autre, le bonheur ne peut être trouvé que dans la compagnie d'autres personnes. C'est pourquoi Confucius attachait autant d'importance au fait d'être un humain en compagnie d'autres humains.

J'ai déjà rédigé un certain nombre d'articles sur ces thèmes que je traitais par un « détour européen ». On peut faire la même chose avec des concepts comme l'harmonie ou l'admiration, mais cela nous éloignerait du thème qui est le nôtre aujourd'hui. Je voudrais effectuer un autre détour par l'Europe pour expliquer plus en profondeur la pensée chinoise. Il s'agit ici de la relation qui se dessine entre l'exercice et la joie, une relation que nous ne parvenons pas toujours à appréhender dans toutes ses dimensions.

Exercice et joie

Même si l'exercice (qui vient du latin exercitium, en allemand Übung) a perdu une grande partie de ses adeptes avec le triomphe de la modernité qui s'est imposé dans le monde occidental, il reste à l'origine d'une longue histoire qui prend ses racines dans les temps anciens et englobe le Moyen-Âge, les temps modernes et l'époque contemporaine, que ce soit en Chine ou en Occident.

Les nuances du terme diffèrent selon la langue dans laquelle il est employé, latin, allemand, anglais ou français, et nous devons nous concentrer plutôt sur son aspect philosophique et théologique que sur son côté étymologique.

Dans la Grèce antique, l'exercice était considéré comme une manière d'acquérir les talents des dieux. La culture grecque ne considérait pas les vertus comme des attributs essentiellement humains. Ce n'est qu'au travers de la pratique de certaines aptitudes que la sagesse pouvait devenir pour l'humain une seconde nature.

Cette origine religieuse du terme « exercice » se retrouve au Moyen-Âge et dans les temps modernes. En grec, l'exercice culturel prenait le sens d'ascétisme (άσκησις), et dans le contexte de l'imitatio Christi c'est-à-dire l'imitation du divin, l'exercice offrait la possibilité, grâce à l'ab exercitatio spiritualia d'accéder à Dieu (in Deum adscendere). L'exercice permet donc de s'élever et, dans un sens théologique, d'approcher de la vérité. Cela signifie que l'exercice est la condition requise d'une vie épanouie.

C'est également là l'idée de base d'Otto Friedrich Bollnow (1903-1991), qui dans son herméneutique philosophique a consacré un livre entier au sujet de l'exercice. Si nous prenons son exemple dans un texte sur l'interprétation de Confucius, c'est en raison de son cheminement intellectuel mais aussi physique qui l'a conduit au Japon et en Corée.

« L'exercice en tant qu'habitude quotidienne », ainsi qu'il a pu en faire l'expérience dans son parcours, ne diffère en rien des sortes d'exercices proposées par le confucianisme, mais aussi par le taoïsme et le bouddhisme.

Il nous suffit de nous remémorer la parabole du mont Niushan, de Mencius (372-289 av. J.-C.). L'héritier spirituel de Confucius y parle de la nécessité de nourrir quotidiennement le souffle de l'esprit afin de préserver la vis vitalis, condition de base de la vertu humaine (Mencius, VI. A8).

Rappelons-nous aussi l'exemple du cuisinier Ding. Le philosophe taoïste Zhuangzi (369-286 av. J.-C.) raconte à son sujet qu'il avait tellement exercé ses talents de maniement du couteau qu'il était capable de détailler un bœuf en morceaux d'un seul mouvement (le Livre du maître Zhuang III. 2).

Le bouddhisme nous enseigne la métaphore célèbre selon laquelle il faut balayer le sol jusqu'à accéder à la vérité, ce que le confucianisme coréen met en pratique dans ce qu'il appelle la « petite doctrine » destinée aux jeunes adeptes.

Le sens de l'exercice

Mais revenons à Confucius et à son dicton original. Il nous reste à examiner pourquoi l'exercice serait l'équivalent de la joie. De nos jours, on y verrait plutôt deux notions opposées.

C'est que l'étymologie des caractères chinois correspondant à la notion d'exercice révèle quelque chose de différent : un caractère déchiffré sur une carapace de tortue et des pots de l'âge de bronze semble étroitement lié au caractère moderne 习 « exercice », ou plutôt à sa forme classique 习, qui était employée jusque dans les années 1950.

Dans la partie supérieure du caractère (dans sa forme classique) on distingue le pictogramme représentant les plumes. Dans la partie inférieure on voit celui qui représente le nid d'oiseau. Le caractère symbolise donc un oiseau à l'envol. Durant la période des Royaumes combattants (475-221 av. J.-C.) le caractère xi 习 a pris son sens actuel de xuexi 学习, c'est-à-dire s'exercer, apprendre par l'imitation.

De nos jours, l'exercice répétitif est souvent décrié comme une perte de temps improductive. Cependant, si l'on en croit les travaux récemment publiés par le philosophe allemand Peter Sloterdijk, ceux-ci soulignent que l'exercice ne devrait pas être relégué aux rayons de l'orientalisme conservateur ou de l'ésotérisme occidental.

Ce que propose Sloterdijk sans la citer directement, c'est la thèse de Bollnow qui voit dans l'humain un être de répétition. La répétition signifie bien une action qui se reproduit successivement à l'identique, jusqu'à révéler à son auteur sa propre identité. Sloterdijk voit lui aussi la vie quotidienne comme une suite de gestes routiniers, c'est-à-dire comme un exercice. Inversement, il voit l'exercice comme un moyen de vivre sa vie quotidienne.

Ce qui relie Bollnow aux idées de l'Antiquité et du Moyen-Âge, mais aussi avec l'époque moderne et le présent en Occident et dans les traditions de l'Asie orientale, c'est sa perception de l'exercice comme acte rituel. Bollnow fait l'étymologie du terme allemand « exercer », üben, et retrace ses origines dans l'agriculture et les cérémonies religieuses. D'après lui, le même cheminement existe pour les termes équivalents en latin et en hindi.

Les dictionnaires étymologiques confirment son hypothèse : toute forme d'exercice ou de pratique possède une dimension religieuse et s'accompagne d'une danse et de rituels.

Mais pouvons-nous affirmer que c'est là le sens du dicton de Confucius cité plus haut ?

Nous voici confrontés à une difficulté particulière. L'opinion généralement répandue, aussi bien dans les cercles académiques qu'en dehors, que ce soit en Chine ou dans le reste du monde, est que Confucius rejette toute notion de religieux.

À contre-courant de cette opinion majoritaire, je ne peux que proposer ma modeste tentative de considérer la dimension religieuse des Entretiens de Confucius comme la clé de la compréhension de la pensée du maître. C'est pourquoi je dois ici formuler la thèse selon laquelle l'exercice, dans son sens chinois, prend lui aussi ses origines dans le sacré, une thèse qui nécessitera bien sûr une démonstration ultérieure.

Je trouve quelques éléments confortant cette hypothèse dans le fait que l'exercice joue un rôle central dans le bouddhisme zen, ce qui lui confère une nature religieuse.

Il sera peut-être un jour prouvé que l'apprentissage et l'exercice possèdent un objectif commun, passé sous silence, dans les travaux de Confucius, et que celui-ci est justement de se mettre au service des ancêtres dans leur temple et de conduire les rites liés à ce service religieux.

Mais qu'est-ce qui peut nous aider à comprendre ce que nous avons entrevu avec Bollnow, c'est-à-dire de comprendre la joie comme une conséquence de l'exercice, dans la citation proposée plus haut ? Pour le philosophe allemand, l'exercice fait partie intégrante de l'incarnation humaine, et cela depuis son enfance jusqu'à ses derniers moments.

Ce n'est que par l'exercice que l'humain se réalise en tant que tel et qu'il devient capable d'appréhender un ressenti holistique. L'exercice forme l'être intérieur de la personne et lui permet d'approcher sa réalisation complète.

L'évolution du potentiel humain et sa métamorphose en être culturel conduit naturellement à une certaine forme de liberté intérieure. Le stoïcisme et la relaxation, la sérénité et le bonheur, en découlent logiquement. Dans ce contexte, la troisième partie du dicton de Confucius s'inscrit naturellement à la suite des deux autres :

« S'il reste inconnu des hommes et n'en ressent aucune peine, n'est-il pas un homme honorable ? »

Celui qui étudie et pratique la tradition se rend digne de servir un roi. Cependant, le roi n'est pas toujours avisé et peut refuser les services d'un tel sage. Confucius lui-même n'a jamais trouvé d'emploi dans lequel il a pu totalement se réaliser.

Mais celui qui trouve sa voie dans un exercice quotidien n'a pas besoin d'un souverain à servir : il se suffit à lui-même. C'est la raison pour laquelle les amis venus de loin (ainsi qu'on le devine dans la seconde partie du dicton) peuvent multiplier la joie déjà présente :

« Si des amis viennent de loin recevoir ses leçons, n'éprouve-t-il pas une grande joie ? »

Pourquoi, peut-on se demander, ces amis viennent-ils de pays lointains ? Peut-être parce qu'ils ont entendu parler de la bonne manière de s'exercer et souhaitent bénéficier, afin de redéfinir leur identité, de l'appui et du rôle de modèle du maître.

Comme le souligne François Jullien au début de son livre Éloge de la fadeur, dans un chapitre intitulé À partir de la pensée et de l'esthétique de la Chine, des caractères qui semblent sans importance à première vue se révèlent absolument essentiels.

Avec son « détour par la Chine » qui, stricto sensu, est un détour par la Grèce, François Jullien fait de la philosophie chinoise un événement intellectuel. Il montre que la lecture des philosophes chinois appelle constamment à compléter et donc à appréhender le non-dit. Et c'est avec nos propres ressentis que nous remplissons ces espaces. Pour y parvenir, un détour par l'Europe peut s'avérer salutaire.

*Wolfgang Kubin est un sinologue, poète et essayiste réputé allemand.

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