[Ces chinoises au destin exceptionnel] San Mao "l'éternelle", une écrivaine vagabonde au destin tragique

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S’il existait une « Beat génération » taïwanaise, San Mao pourrait bien en être le symbole. Il faut dire que sa vie a été une succession de surprises et de découvertes, souvent tragiques. Ses allers-retours aux quatre coins du monde, ses amours déçus, sa passion pour l’écriture, ont quelque chose de chaotique. Un parcours qui a symbolisé la soif de liberté de toute une génération.

Née à Chongqing en 1943, San Mao (三毛) (de son vrai nom Chen Mao Ping 陈懋平), a grandi dans un milieu aisé. Sa famille l’a très tôt poussée à obtenir les meilleurs résultats dans les matières scientifiques, qu’elle détestait par-dessus tout. En 1948, la famille s’installe sur l’île de Taïwan, où San Mao reçoit une instruction rigoureuse. Son professeur de mathématiques la martyrise et San Mao préfère alors sécher les cours, lire, jouer du piano et faire de la peinture. Pleine de joie de vivre, elle rêve aussi de voyages. En 1967, à 24 ans, San Mao part ainsi en Espagne pour ses études. C’est là qu’elle fait la rencontre de José María Quero Y Ruíz, de 6 ans son cadet (qu’elle appellera en chinois He Xi), qui partagera plus tard sa vie.

Pour l’époque, les amours de San Mao ont quelque chose d’avant-gardiste et de féministe : ce n’est pas avec He Xi qu’elle a contracté son premier mariage, mais avec un professeur d’allemand étranger, rencontré à Taïwan. Ce dernier succombe malheureusement à une crise cardiaque en 1972, une épreuve qui marque profondément San Mao. Revenue en Espagne, puis en Allemagne et aux États-Unis, la jeune écrivaine voyage beaucoup et enchaîne les petits boulots : guide touristique, mannequin, bibliothécaire... Elle retrouve finalement He Xi, et tous deux se marient en 1973. C’est alors que San Mao peut s’adonner à sa nouvelle passion, découverte au hasard d’une lecture d’un magazine géographique américain : le Sahara. Le jeune couple s’y installe dans une petite maison de la partie espagnole du désert. San Mao s’inspire des paysages et des rencontres pour écrire ses premiers articles et choisit alors son nom de plume. Embauchée dans le United Daily News, un journal taïwanais, elle publie son premier recueil : Chroniques du Sahara (撒哈拉的故事 Sahala de gushi).

Domaine public, via wikimédia commons


Finalement, en 1975 son destin vagabond la rattrape. Forcés de fuir l’avancée de la marche des Marocains, qui ont envahi le Sahara espagnol, He Xi et San Mao prennent un nouveau départ aux îles Canaries. C’est alors que la jeune femme voit ressurgir le spectre d’une vie sentimentale tragique : lors d’une séance de plongée, He Xi perd lui aussi la vie, laissant San Mao de nouveau seule face à son destin. Elle retourne alors au pays, avant de repartir six mois en Amérique latine. Les épreuves ne s’arrêtent pas là : deux ans plus tard, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer de l’utérus. Elle passe alors les dernières années de sa vie à se soigner aux États-Unis et à donner des cours de littérature à Taïwan. Rongée par la solitude et le chagrin, San Mao entre alors dans une spirale aboutissant à sa mort en 1991 par suicide. Elle avait 47 ans. Tristement, c’est ce parcours semé d'embûches qui a contribué à son succès. La mort de ses époux, le déracinement et la maladie n’ont jamais altéré sa passion de l’écriture. Au contraire, San Mao symbolise aujourd’hui l’incessante quête de résilience de toute une génération de jeunes Chinois, qui, sommée de trouver sa place dans une société à la charnière de la tradition et de la modernité, reste toujours animée d’une soif intarissable de voyages et d’aventures.


Article initialement paru dans Le 9 magazine n°41, Juillet/ Août 2021.



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