Les « marchands du Shanxi » ou les premiers banquiers confucéens qui ont fondé le « Wall Street chinois »
Les jinshang,
ou « marchands du Shanxi », forment, avec leurs confrères du Guangdong et de
l’Anhui, les trois plus grandes communautés historiques d’hommes d'affaires
chinois. Durant les dynasties Ming et Qing, ils ont régné en maître sur
multiples secteurs, comme la manufacture, l'import-export et la finance, initiant
l'emblématique « Route du thé » ou encore les « banques du Shanxi » (piaohao en chinois). Comment les jinchang ont-ils émergé sur la scène
nationale ? Dans quelle mesure ont-ils joué un rôle non négligeable sur le
paysage économique du monde ? Comment leur modèle économique peut-il nous
inspirer dans la gestion d’entreprises d'aujourd'hui ? Entretien avec Fan Haoli, chercheur de l’Institut des
cultures et voyages de la Route du thé du Shanxi.
Quelle est la genèse des « marchands du Shanxi » en tant que communauté et force économique ?
La province du Shanxi, berceau de la civilisation commerciale chinoise, est extrêmement riche en minéraux, favorisant l'émergence de la manufacture, de savoir-faire locaux ainsi que d’échanges commerciaux. Au début du règne de la dynastie Ming, le gouvernement a lancé une série de réformes économiques, qui vont de la construction de neuf villes-garnisons dans les régions frontalières à la libéralisation du secteur du sel, en passant par la facilitation des échanges internationaux. Les marchands du Shanxi en ont profité pour construire un modèle logistique à l’échelle nationale, entrant ainsi sur le marché du sel. Ils ont pris la main sur cette industrie très lucrative pendant une centaine d’années. Puis ils ont étendu leurs zones d'influences dans d'autres secteurs, comme le commerce du thé ou de la porcelaine, la sidérurgie ainsi que la finance. Véritables pionniers de l'économie du marché, ils ont réussi à créer de bonnes conditions pour développer les échanges économiques sur les frontières chinoises. Durant les deux cents ans de la Route du thé, les marchands du Shanxi ont fait preuve de professionnalisme dans l'organisation et la gestion d’entreprises, contribuant énormément aux échanges culturels et économiques entre les villes chinoises, mongoles et russes qui reliaient la Route du thé.
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Comment les marchands du Shanxi ont-ils évolué au fil des ans ?
Les marchands du Shanxi ont vécu trois étapes de développement, liées respectivement à la Route du sel, la Route du thé ainsi que la Route financière. Au fur et à mesure, ils ont peaufiné leur modèle commercial fondé sur l’alliance et l'entraide, en étendant leurs activités même au-delà des frontières chinoises. Sous le règne des dynasties Ming et Qing, la société chinoise s’est peu à peu débarrassée du diktat idéologique qui consistait à valoriser l’agriculture au détriment du commerce. Cela a créé une bouffée d’oxygène pour les commerçants du Shanxi, qui se réunissaient en groupe et émergeaient très rapidement, en tant que force commerciale non négligeable. D’autant qu’à la suite des Guerres d’opiums, nombreuses villes côtières chinoises ont ouvert leur porte au commerce européen, chamboulant le secteur de l’export-import. Mais les services historiques qu’ont proposé les marchands du Shanxi, comme le prêt sur gage ou encore les agents de sécurité, ont dû faire face à de nouveaux défis liés aux nouveaux moyens de transport de de communication. Un grand nombre de fortunés ont donc choisi de se concentrer sur les services financiers, en lançant les piaohao, institutions financières spécialisées en emprunt et transfert d’argent. Durant la dynastie Qing, les marchands du Shanxi, forts de ses cinquantaines de groupes spécialisés en finance, ont ouvert plus de 560 piaohao dans 127 villes, et tissé un véritable réseau commercial reliant boutiques, distributeurs et négociants.
Pingyao, Taigu et Qixian : les trois villes du Shanxi qui ont formé le quartier financier de l'époque, considéré comme le « Wall Street chinois »…
Les trois villes de Pingyao, Taigu et Qixian ont rassemblé, durant les dynasties Ming et Qing, les sièges des premières sociétés financières privées de Chine. Ces dernières ont géré les flux de capitaux financier, industriel et commercial des marchands du Shanxi, pionniers et fondateurs de la finance moderne chinoise, qui ont renforcé les échanges commerciaux internationaux, en installant leurs boutiques et banques jusqu’aux pays voisins comme le Japon, la Corée ou l’Inde. Une véritable prouesse commerciale pour l’époque. L'auteur américain Roby Eunson, auteur des Soeurs Song, a également documenté ces bribes de l'histoire : « comme de nombreux grands banquiers habitent à Taigu, la ville a été ainsi surnommée le “Wall Street chinois”. »
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Dans quelle mesure le modèle commercial fondé par les marchands du Shanxi pourrait-il nous inspirer dans le développement économique d’aujourd'hui ?
Les marchands du Shanxi ont vécu des hauts et des bas durant des centaines d'années, marquant l'histoire chinoise par leur culture commerciale aussi unique que précieuse. Entre éthique professionnelle, stratégie commerciale et méthodes de gestion, ils ont inventé un modèle de développement unique en son genre, portant haut les valeurs culturelles et humaniste de l’empire du Milieu. L'esprit de jinshang pourrait se résumer en quatre points : la fusion de la culture commerciale et la pensée confucéenne, l’équilibre entre intérêt collectif et intérêt individuel, l’invention de l'actionnariat salarié et le patriotisme éclairé. En pleine réformes économiques, les entreprises chinoises d’aujourd’hui pourraient bien en tirer des enseignements pour peaufiner leur modèle commercial tout en assumant leurs responsabilités sociales.
Cet article a été initialement publié en chinois sur Chinanews.com.cn.
Photo du haut : Unsplash
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