Zhao Hao : si la plus vieille monnaie métallique au monde est originaire de Turquie, comment le plus ancien atelier monétaire peut-il être en Chine ?

1643192660727 China News Xiao Kailin et Li Guigang
L’article publié récemment par l’équipe d’archéologues de l’Université de Zhengzhou dans la revue d’archéologie internationale Antiquity n’est pas passé inaperçu. Grâce à la datation au carbone 14, elle a pu démontrer que le site de Guanzhuang, à Xingyang, dans la province du Henan, est le plus ancien atelier monétaire au monde.

La monnaie est l’un des témoins majeurs de la civilisation humaine et les opinions divergent quant à ses origines. À ce jour, les cercles académiques s’accordent à penser que la première monnaie métallique au monde est la monnaie d’électrum exhumée en Turquie, sans qu’on n’ait jamais retrouvé d’ateliers où elle aurait été frappée. La découverte de lieux de fabrication monétaire ou de vestiges d’ateliers revêtirait une importance significative pour étudier l’époque de production de la monnaie et nous en apprendrait aussi beaucoup sur le contexte socio-économique d’antan.

Photo aérienne des ruines de Guanzhuang à Xingyang (Henan), le 9 août 2021 

Dans un entretien exclusif accordé à Dongxiwen, pour China News Service, Zhao Hao, professeur associé à l’École d’histoire de l’Université de Zhengzhou et titulaire d’un doctorat de l’Université de Stanford, partage ses réflexions sur les origines des pièces de monnaie en Orient et en Occident, les découvertes archéologiques et les différents modes de frappe des monnaies. D’après Zhao Hao, grâce à la découverte des vestiges de Guanzhuang, les données chronologiques qui seront fournies à la communauté universitaire internationale lors de futures présentations de l’histoire du développement de la monnaie en Chine ne seront plus ambiguës.

China News Service : Parlez-nous de ce que les découvertes archéologiques vous ont appris sur l’origine des pièces de monnaie orientales et occidentales.

Zhao Hao : Les chercheurs pensent que les coquillages ont été la première « monnaie » utilisée dans la Chine ancienne. Entre autres, les cauris en bronze retrouvés dans les tombes de la fin de la dynastie Shang à Anyang, dans le Henan, ainsi que sur d’autres sites sont considérés comme l’une des premières « monnaies » de Chine. Toutefois, les coquillages marins ou les cauris en bronze étaient des objets d’échange ordinaires et ne servaient pas exclusivement de monnaie à proprement parler.

Vers 770 avant J.-C., différentes formes de métal ont commencé à être frappées, comme des lames, des cloches, des pièces en forme de bêches ou de ponts. Ces pièces de monnaie sont des dérivés d’outils agricoles avec lesquels les gens pouvaient faire des transactions. C’est ainsi que la monnaie bêche (bubi) inspirée de l’agriculture s’est développée et qu’elle est progressivement devenue une monnaie à part entière.

La monnaie bêche est une monnaie d’usage qui a largement circulé dans les États des plaines centrales pendant les périodes des Printemps et Automnes (771 av. J.-C. - 467 av. J.-C.) et des Royaumes combattants (467 av. J.-C. - 221 av. J.-C.). On pense communément qu’elle a commencé à être frappée pendant la période des Printemps et Automnes. Sous les Royaumes combattants, la monnaie bêche à tête creuse (kongshoubu) « qui ressemble à une bêche agricole dont on aurait creusé la tête », s’est de plus en plus répandue.

Outre la monnaie bêche chinoise, le British Museum a également exhumé des pièces en électrum lors de fouilles archéologiques menées au début du XXe siècle dans l’ancien temple d’Éphèse, en Turquie. L’une comme l’autre sont des monnaies métalliques. Cependant, la datation des pièces d’électrum fait l’objet de controverse. Initialement, les chercheurs se sont basés sur la datation des édifices du temple, mais dans les années 1990, le British Museum a découvert un nouveau lot de pièces d’électrum, et, d’après les informations statigraphiques et la datation du temple, il a été déduit qu’elles dataient de 630 à 600 ans avant J.-C..

Il est désormais largement admis que la monnaie en électrum, inventée par les Lydiens, est la première monnaie métallique au monde. Malheureusement, les pièces d’électrum exhumées dans la cité antique d’Éphèse ont toutes été retrouvées dans des fosses, sans qu’on n’ait encore retrouvé aucune trace de l’atelier où elles ont été fabriquées dans la cité.

CNS : Qu’apporterait la découverte de sites de fabrication monétaire ou d’ateliers dans la datation de la monnaie métallique ?

Zhao Hao : Les pièces d’électrum, tout comme la monnaie bêche à tête creuse, ont été confrontées à des problèmes de datation. À l’heure actuelle, on a principalement découvert des monnaies bêches à têtes creuses dans le Henan, le Shanxi et le Hebei, mais dans la majorité des cas, à l’instar des pièces en électrum trouvées en Asie occidentale, elles ont été retrouvées dans des fosses, ce qui complique la datation de leur production.

Les vestiges d’ateliers ou de lieux de fabrication monétaire peuvent non seulement fournir un contexte archéologique clair pour étudier la période de fabrication de ces monnaies, mais aussi témoigner des mécanismes socio-économiques impliqués dans le développement de la monnaie métallique. Par conséquent, la meilleure façon de dater la monnaie métallique reste la découverte archéologique des ateliers de fabrication eux-mêmes, dont la datation est retenue comme équivalente à la date de production, tant en Occident qu’en Orient.

Jusqu’à présent, les plus anciens vestiges d’ateliers de fabrication de monnaies découverts dans la région méditerranéenne se trouvent à Athènes, en Grèce, et ont été datés avec certitude à 400 ans avant notre ère au plus tôt, soit plus de 200 ans après les pièces d’électrum lydiennes. Comparé à la Chine, c’est relativement tardif.

À ce jour, quatre sites d’ateliers de frappe de monnaie remontant à la période des Printemps et Automnes ont été découverts dans trois villes de Chine, à savoir les vestiges des ateliers de Houma (Shanxi), découverts dans les années 1960, les deux ateliers de Xinzheng (Henan), découverts dans les années 1990, et les vestiges de l’atelier de Guanzhuang, à Xingyang. Cependant, en raison de la fouille précoce des trois premiers sites et par manque de datation au carbone 14, il n’a pas été possible de fournir des preuves solides à la communauté archéologique internationale sur l’émergence d’une monnaie métallique standardisée en Chine ancienne. Auparavant, lorsque nous participions à des échanges internationaux, notamment lorsque nous présentions l’histoire du développement de la monnaie en Chine à la communauté scientifique internationale, nous fournissions toujours des données chronologiques très vagues, difficiles à faire accepter.

Fort heureusement, depuis 2017 et les fouilles du site de Guanzhuang à Xingyang, l’École d’histoire de l’Université de Zhengzhou et d’autres institutions ont identifié quatre catégories d’artefacts relatifs à la frappe de monnaie bêche, notamment des pièces en forme de bêches finies, des inserts pas encore utilisés, des rebuts d’inserts et des moules extérieurs en argile. Parmi ces objets, les inserts des pièces bêches à têtes creuses sont les artefacts qui démontrent le plus directement que les ateliers de fonderie de Guanzhuang produisaient des monnaies métalliques standardisées. Les 54 inserts qui ont été exhumés peuvent être classés en deux catégories : ceux qui n’ont pas été utilisés et les rebuts de ceux qui ont été jetés après utilisation. Les images à rayon X des pièces bêches à têtes creuses ont démontré une correspondance entre les inserts et l’élément creux des deux pièces bêches découvertes sur le site. La section transversale est elle aussi hexagonale, ce qui prouve que les monnaies bêches ont été produites dans cet atelier. La datation au carbone 14 a par la suite confirmé que l’atelier opérait de 640 à 500 avant J.-C., pendant la période des Printemps et Automnes.

C’est la première fois que des recherches fournissent des informations chronologiques avérées sur les premiers vestiges de fabrication de monnaie en Chine, faisant de Guanzhuang le plus ancien atelier de frappe de monnaie au monde, confirmé par une datation au carbone 14. Les résultats de ces recherches ont depuis été publiés dans la revue internationale d’archéologie Antiquity.

CNS : Vous avez mentionné  qu’il est aujourd’hui certain que le site de Guanzhuang est le plus ancien atelier de fabrication de monnaie au monde. En quoi cette découverte est-elle importante ?

Zhao Hao : À l’aune des découvertes archéologiques actuelles, un grand nombre de pièces de monnaie ont été exhumées, mais les lieux de fabrication restent extrêmement rares. C’est un peu comme aujourd’hui où les billets de banque sont légion et où il y a peu d’imprimeries. Prenons l’exemple de la Chine : avant les années 1990, nous n’avions découvert qu’un seul site de frappe de monnaie remontant à la période des Printemps et Automnes. Voilà pourquoi les fouilles archéologiques du site de Guanzhuang revêtent une importance particulière.

Guangzhuang est un site urbain intact de la dynastie des Zhou occidentaux au milieu de la période des Printemps et Automnes, situé à environ 10 kilomètres au sud du fleuve Jaune, construit vers 800 ans avant J.-C. et abandonné vers 450 avant J.-C.. Depuis les fouilles de 2010, une vaste surface recouverte d’ateliers a été mise au jour sur le site, comprenant de multiples artisanats, dont la fonderie de cuivre et la poterie. Parmi eux, la fonderie occupait la superficie la plus importante.

L’équipe d’archéologues de l’Université de Zhengzhou a opté pour la technique de flottation du millet pour prélever les échantillons de datation et a amélioré la précision de la datation en sélectionnant des échantillons provenant d’unités d’accumulation continues. Les échantillons ont été analysés par le laboratoire américain Beta Analytic, qui a confirmé que les activités de fonderie de l’atelier de Guanzhuang ont commencé approximativement entre 814 et 750 avant J.-C.. Durant cette période, l’atelier fondait principalement des objets rituels en bronze, des armes et des chars, mais ne produisait aucune monnaie. C’est entre 640 et 550 avant J.-C. que l’atelier a ajouté à sa production d’articles en bronze la frappe de monnaies métalliques standardisées.

Les découvertes archéologiques indiquent qu’à cette époque, les ateliers ne s’adonnaient pas uniquement à la fabrication de monnaies, mais que c’était une activité subsidiaire. C’est là un phénomène tout à fait unique, contrairement aux sites de Houma et de Xinzheng, où l’activité de frappe de monnaie a débuté dès leur création et où de très grandes quantités de pièces ont été produites.

Il est de ce fait évident que l’activité monétaire du site de Guanzhuang s’est développée dans une fonderie de bronze à grande échelle, établie de longue date. On peut alors dire que l’essor de l’atelier de Guanzhuang est aussi le témoin de l’évolution discrète de l’orientation de la production de l’industrie du bronze en Chine ancienne.

CNS : Au vu des découvertes archéologiques actuelles, quelles sont les similitudes et les différences entre les modes de fabrication des monnaies en Orient et en Occident dans l’Antiquité ?

Zhao Hao : La frappe d’une monnaie métallique standardisée est un moment extrêmement important dans l’histoire du développement économique de l’humanité. Les régions lydiennes et indiennes ont probablement été les berceaux de la monnaie métallique, en tant qu’instrument financier révolutionnaire.

En termes de techniques de frappe, la méthode occidentale est plus traditionnelle. Les Occidentaux coupaient d’abord des métaux comme de l’or ou de l’argent en petits ronds bruts, puis les ornaient de motifs et décorations diverses à l’aide d’un marteau. Le type de pièce ainsi obtenu est également connu sous le nom de « pièce martelée ». C’est ce qu’illustre l’atelier de frappe de monnaie découvert à Athènes. On y a retrouvé de nombreuses pièces d’or et d’argent rondes, qui sont toutes des prototypes de pièces martelées. Au sein des milieux scientifiques, il est également communément admis que les pièces d’électrum utilisées par les Lydiens étaient aussi une forme de monnaie martelée. Au fil du temps, ces monnaies traditionnelles se sont largement diffusées. Avant la révolution industrielle, les pièces martelées circulaient largement en Europe, au Moyen-Orient et en Inde, entre autres. La technique de la monnaie martelée étant particulièrement efficace, il y avait peu de rebuts. Par conséquent, il est extrêmement peu probable que des fouilles archéologiques occidentales mettent au jour des sites de fabrication de monnaie.

Le mode traditionnel de fabrication de la monnaie en Chine est principalement la fonte. Les monnaies bêches à têtes creuses exhumées dans les vestiges de Guanzhuang et qui ont circulé pendant la période des Printemps et Automnes et des Royaumes combattants en sont le parfait exemple.

Ce sont toutes deux des monnaies métalliques. La région de l’Asie occidentale, riche en mines d’or et d’argent, utilise l’or pour fabriquer sa monnaie. La Chine, qui maîtrise la technique du bronze, a préféré ce métal pour la frappe monétaire. Bien que le choix des métaux de ces deux régions diffère, l’invention de ces monnaies métalliques est relativement simultanée et l’on pense qu’elle a eu lieu entre 700 et 500 ans avant notre ère.


Zhao Hao, jeune archéologue, est titulaire d’un doctorat de l’Université de Stanford et professeur associé à l’École d’histoire de l’Université de Zhengzhou. Il a participé aux travaux de fouilles et de recherches du site de Guanzhuang à Xingyang et a remporté le Prix de la meilleure thèse de doctorat de la Société archéologique américaine.

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