Liu Yifu : « Le Mont Heng du sud est un modèle de cohabitation entre le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme »

1670322737616 China News Bai Zuxie, Xiang Yipeng

Depuis le début de son introduction en Chine, le bouddhisme n’a jamais cessé de s’intégrer à la culture chinoise. La chaîne de montagne du Mont Heng du sud est un haut lieu du bouddhisme en Chine, l’un des « Cinq grands pics sacrés de la Chine », mais aussi le symbole d’un dialogue entre les trois grandes religions chinoises : le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme. 

C’est au Mont Heng du sud qu’on a pu retrouver les premières traces de l’introduction du bouddhisme en Chine, mais aussi les premières traces de la diffusion du bouddhisme sinisé hors de Chine. Liu Yifu, professeur à l’Institut de recherche en administration publique de l’Université centrale du Sud, à Changsha, dans la province du Hunan, est également membre de l’association du bouddhisme du Hunan. Dans une interview accordée à China News, il revient sur les origines de l’école bouddhiste du Mont Heng du sud, qui a une importance capitale dans la diffusion du bouddhisme en Chine. 

Quelles sont les différences entre le bouddhisme du Mont Heng du sud et le bouddhisme des « quatre montagnes sacrées du bouddhisme » en Chine ? Comment cette version du bouddhisme s’est-elle développée ? 

Le bouddhisme des « Cinq grands pics sacrés de la Chine » (les monts Tai, Hua, Song, Heng du nord et Heng du sud), n’est pas rentré dans la succession du bouddhisme des « quatre montagnes sacrées du bouddhisme » (les monts Putuo, Jiuhua, Emei, Wutai). C’est pourtant cette dernière version qui vient spontanément à l’esprit des Chinois quand on leur parle du bouddhisme. Il faut aussi différencier le bouddhisme des « Cinq grands pics sacrés » de celui des « Quatre Grands Bodhisattvas » (Manjushri, Samantabhadra, Avalokiteshvara, Kshitigarbha). Le bouddhisme des « Cinq grands pics sacrés » possédait en effet certaines particularités. C’était dans ces montagnes que l’on pratiquait par exemple le Sacrifice de Fengshan (des cérémonies sacrificielles lors desquelles l’empereur rendait hommage au Ciel et au Mont sacré Tai). C’était l’époque impériale : le bouddhisme des « Cinq grands pics sacrés » devait s’adapter aux exigences du pouvoir. 

S’agissant plus précisément du bouddhisme du Mont Heng du sud, qui fait partie des « Cinq grands pics sacrés », ses premiers temples ont été construits pendant la dynastie Jin (265-420 Après J.-C.). Leurs enseignements étaient cependant assez peu connus au départ. Le véritable essor de cette variante du bouddhisme en Chine remonte en réalité à la suite des dynasties du Sud et du Nord (420-589). C’est pendant cette période que le moine Huisi, alors considéré comme le « père fondateur » du bouddhisme du Mont Heng du sud, entreprenait la construction de nouveaux lieux de cultes dans ces montagnes comme les temples Fuyan, Daizenji, ou encore le Cangjingdian. Dans ses travaux, le moine Huisi avait même reçu le soutien de l'empereur Xuan de Chen (530-582). Ces efforts ont été couronnés de succès : pendant les dynasties Sui et Tang (581-618 ; 618-907), le bouddhisme du Mont Heng du sud s’est propagé sans interruption et a réuni des milliers de fidèles. Le bouddhisme du Mont Heng du sud s’est par la suite imposé comme une base du bouddhisme dans toute la province du Hunan, puis dans l’ensemble de la Chine.  

Quelle est la place du bouddhisme du Mont Heng du sud dans l’essor de l’école du Dhyâna (l’école fondée en Chine par Bodhidharma vers la fin du 5e siècle) ? 

Pendant les dynasties du Nord et du Sud (420-589), le moine bouddhiste Bodhidharma, considéré comme le maître fondateur de l’école du Dhyâna en Chine, est arrivé en Chine depuis l'Inde. Il a écrit un court poème, très connu à l’époque : « La signification de ma venue à l'Est fut de transmettre la voie. Une fleur aux cinq pétales fleurit, et le fruit viendra de lui-même ». 

Le passage « Une fleur aux cinq pétales fleurit » était à l’origine une référence aux « cinq états d'esprit » ou aux « cinq types de sagesse » que se devaient de suivre les disciples de Bodhidharma et les adeptes de l’école du Dhyâna. Mais le texte possédait aussi un double sens, qui fut par la suite interprété par les fidèles comme une prophétie. En effet, certains ont pensé que la fleur était le symbole d’une sous-école du Dhyâna : le Dhyâna du sud, représenté par le moine Huineng (638-713), lui-même sixième patriarche du Chan en Chine. De même, certains ont considéré que les cinq feuilles de cette fleur faisaient référence aux cinq écoles ultérieures de l’école du Dhyâna du sud, aussi appelées les « Cinq maisons du Chan » (Weiyang, Linji, Caodong, Yunmen et Fayan). La période durant laquelle ces cinq écoles ont prospéré a duré plus de 300 ans, et elle est souvent considérée comme l’âge d’or de l’école du Dhyâna. 

Deux de ces cinq écoles, Weiyang et Linji, ont été fondées par Nanyue Huairang, le sixième patriarche du Chan chinois, tandis que les trois autres l’ont été par Qingyuan Xingsi, le septième patriarche. On a donc dès lors assisté à l’essor de deux nouvelles écoles : l'école Nanyue (où se trouve le Mont Heng du sud) et l'école Qingyuan. Ces deux écoles ont donc toutes deux pris racine dans le Mont Heng du sud, et on peut donc affirmer que le Mont Heng du sud est un haut lieu de pèlerinage de l’école du Dhyâna, et plus précisément du Dhyâna du sud. Finalement, l’école du Dhyâna s’est développée dans les provinces du Jiangxi et du Hunan, pendant la période qui a succédé à la dynastie Tang (618-907). Deux grands moines bouddhistes, Mazu Daoyi et Shitou Xiqian, ont joué un rôle central dans cet essor. Des disciples venaient alors de tout le pays pour suivre leurs enseignements.

Pourquoi dit-on que le bouddhisme du Mont Heng du sud est un modèle de l’harmonie entre le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme ? 

Le Mont Heng du sud n’est pas simplement un lieu de l’enseignement du bouddhisme, il est clair que c’est aussi le modèle d’une cohabitation harmonieuse du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme. En plus d’apparaître comme un lieu important de pèlerinage pour les adeptes du bouddhisme, le Mont Heng du sud était considéré par les taoïstes comme un lieu abritant des êtres mythologiques aux pouvoirs surnaturels. En outre, le bouddhisme a toujours été attentif à la relation entre la religion et la politique de l'État, les fidèles cherchant activement le soutien des autorités impériales. Cette liaison entre l’État et la spiritualité explique donc pourquoi le Mont Heng du sud concentrait autant de monastères bouddhistes, taoïstes, mais aussi finalement de lieux où l’on étudiait les préceptes confucéens. 

Cette harmonie est visible dans l’architecture des lieux de culte du Mont Heng du sud. On peut penser à ce titre au Grand Temple du Mont Heng. Le centre du temple est dédié à l’Empereur, avec d'un côté huit édifices à la gloire du bouddhisme, et de l’autre huit édifices à la gloire du taoïsme. Il est évident que les lettrés, les moines et les érudits monastiques ont tous laissé un riche héritage culturel au Mont Heng du sud. Somme toute, le fait que ces trois cultures cohabitent sur une même montagne et se mélangent dans un seul temple, est très révélateur de la place de la religion en Chine. 

Cet article a été initialement publié en chinois sur Chinanews.com.cn.

Photos : Unsplash


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