Ye Zhaoyan, une plume qui rend ses lettres de noblesses à la ville de Nankin
Chez l'écrivain chinois Ye Zhaoyan, on trouve une bibliothèque privée qui ferait envie à tous les amoureux de livres. Des dizaines d'étagères en bois montant jusqu’au plafond, remplis de bouquins, sont soigneusement disposées. De ses fenêtres, il voit le fleuve Yangtze couler sous son nez. Écrivain appliqué, il se lève à l’aube, observant les passants baignés dans le soleil du petit matin le long du fleuve. « Le temps passe vite », aime-t-il répéter. L’écrivain tombe ainsi parfois dans la mélancolie.
Né dans une famille d’intellectuels - son grand-père Ye Shengtao, célèbre éducateur et auteur, et son père Ye Zhicheng, dramaturge et éditeur -, il a également transmis son goût littéraire à sa fille Ye Zi, jeune chercheuse en littérature à l’Université de Nankin. Depuis quarante ans, le soixantenaire n’a cessé d’explorer l’histoire et le quotidien tout en relayant dans ses écrits les personnages et les anecdotes qui le passionnent. Auteur prolifique, il vient de sortir son nouveau roman La porte Yifeng, retraçant la modernisation de sa ville natale Nankin.
Célébrité soudaine grâce à une émission télévisée
Ye Zhaoyan mène une vie assez simple. Il ne fume ni ne boit, participant très peu aux dîners en ville. S’il n’écrit pas, il passe son temps avec sa famille et ses proches. Sa seule passion, c'est la natation. En octobre 2022, sa vie tranquille a pourtant été troublée par le tournage de l’émission littéraire Lire sur l’île. Avec plusieurs écrivains chinois tels que Su Tong et Yu Hua, il est parti pour Hainan participer à cette émission.
Après la diffusion de l’émission, ces écrivains qui se considèrent comme « vieux jeu » ont gagné un certain succès parmi les jeunes générations. Devant la caméra, ils jouaient au foot, promenaient les chiens, faisaient des barbecues et discutaient sur leur jeunesse ainsi que sur la littérature. Yu Hua et Su Song se taquinaient, alors que Ye Zhaoyan souriait et intervenait par occasion. C’est un homme cultivé. Autour du feu, il était capable de réciter le poème Sur le charbon, écrit par Xu Zonggan, de la dynastie Qing. À la fois doux, érudit et savant, Ye Zhaoyan a suscité de la curiosité chez les jeunes spectateurs. Pourtant, il a commencé à avoir des doutes sur sa dernière apparition télévisée : il craignait que les spectateurs pensent à tort qu’un écrivain tel que lui, passe son temps à faire des émissions au lieu de se consacrer à l’écriture. De toute façon, il préfère revenir à sa bibliothèque privée pour travailler devant son ordinateur. Continuer à écrire demeure quelque chose de rassurant pour cet écrivain convaincu, qui se dit incapable de survivre en dehors de sa bibliothèque ni de Nankin.

Nankin, son royaume littéraire
Ye Zhaoyan a écrit de nombreux romans avec des récits se déroulant à Nankin dans la première moitié du XXe siècle, dont notamment sa trilogie : L'amour de 1937, Depuis longtemps, Rester ancré dans ma mémoire. On pourrait croire que Ye Zhaoyan est spécialisé dans les histoires nankinaises de la République de Chine sur le continent (1912-1949). Mais en réalité, il a également écrit beaucoup d'œuvres sur la vie moderne. À vrai dire, il s’intéresse davantage aux personnes qu’à la ville elle-même. Sous sa plume, Nankin, son véritable royaume littéraire, serait plus romanesque que réaliste. Dans une certaine mesure, ce que Nankin représente pour lui est ce que Macondo représente pour Gabriel García Márquez, ou Gaomi pour Mo Yan. Ancienne capitale de la Chine antique, Nankin a vécu des hauts et des bas avant de se transformer en une métropole moderne. Le destin de cette ville est lié à l’évolution de l’histoire chinoise et mondiale.
Né à Nankin, Ye Zhaoyan a fait également
toutes ses études dans cette ville. L’histoire de la ville n’a jamais cessé de
le tarauder. De quelle manière le développement de Nankin se différencie-t-il
des autres villes ? En effet, Nankin, ville prospère, constitue depuis toujours
le cœur de l'économie chinoise, c’est notamment l’une des raisons pour laquelle
l'armée anglaise a choisi de débarquer à Nankin pour faire plier le
gouvernement lors des guerres d'opium. Toutes ses recherches ont provoqué chez
lui le désir de s’exprimer. C’est ainsi que son dernier roman La porte Yifeng a vu le jour. La porte
Yifeng désigne la porte du nord de Nankin. Depuis l'antiquité, les
fonctionnaires et les armées passent tous, sans exception, par la porte Yifeng
pour monter à Pékin ou pour partir sur le champ de bataille. Yang Ting, héros
du roman, est un conducteur de pousse-pousse vivant dans le quartier. Un
personnage complexe qui a eu plusieurs vies, tout à tout intellectuel, ouvrier,
révolutionnaire et homme d'affaires. Il peut être à la fois courageux, fidèle,
cruel et égoïste. Avec lui, les lecteurs observent de près la société chinoise
de 1895 à 1927, une période entre le crépuscule de la dynastie Qing et la fin
de la première révolution civile chinoise.

L'écriture comme refuge
Ye Zhaoyan ne parvient toujours pas à expliquer comment il est devenu écrivain. Loin d'être son choix personnel, l’écriture relève davantage de l'attente familiale. Adolescent, il s'est cantonné chez lui pendant presque dix ans, car après le lycée, il ne pouvait pas intégrer l'université en pleine révolution culturelle. Lire les romans étrangers demeurait l’un de ses passe-temps préférés. En 1974, il a passé un an à Pékin chez son grand-père Ye Shengtao. Il a pu ainsi côtoyer son cousin Ye Sanwu, un célèbre poète, qui traînait avec de nombreux jeunes passionnés d'art et de littérature. Ces rencontres l'ont beaucoup marqué. Si Ye Zhaoyan a choisi la langue et la littérature chinoise comme spécialité à l'université, il n'avait pourtant pas pour objectif de devenir écrivain. Mais à l'époque, tout le monde autour de lui ne parlait que de littérature et de poésie. D’autant que l'écrivain Fang Zhi l'a encouragé à écrire des livres. Il a ainsi écrit L'assassin, un roman qui n'a jamais été publié. Il faudra attendre 1981, l'année où son roman La mort de Fuhao fut publié par le magazine Caishi. Pendant les deux années suivantes, il a publié cinq romans au total, devenant ainsi une étoile montante dans le monde de la littérature. C'est ainsi qu’il tombe peu à peu amoureux de l'écriture. Un métier qui lui permet de se plonger dans l'imaginaire pour créer un monde libre bien à lui.
Dans ses écrits, il prend soin de porter une attention particulière au destin des individus souvent emportés par les bouleversements de la société. Quatre décennies se sont passées depuis qu’il s’est lancé dans l’écriture. Nankin, son royaume littéraire et imaginaire, à la fois raffiné et complexe, s'entremêlant sans cesse avec la ville réelle, créant malgré lui un espace unique hors du temps dans le paysage littéraire chinois.
Cet article a été initialement publié en chinois sur Chinanews.com.cn.
Commentaires