Ces petites œuvres d’art venues de Chine qui font le tour du monde : l’ex-libris, un trésor sur papier
Longtemps cantonné aux marges de l’art en France, l’ex-libris connaît un renouveau spectaculaire en Chine, où il est devenu un symbole de raffinement culturel et un terrain d’échanges artistiques mondialisés. Entre tradition gravée et créativité contemporaine, ce « bijou de papier » révèle comment la Chine s’affirme aujourd’hui comme un acteur majeur de l’art du livre, tout en jetant des ponts inattendus entre Orient et Occident. Entretien avec He Weimin, lauréat du prix Lu Xun de la gravure.
L’apparition des ex-libris remonte à la seconde moitié du XVe siècle. Un ex-libris est une petite estampe, souvent artistique, que l’on colle à l’intérieur d’un livre pour indiquer le nom de son propriétaire. À la fois marque d’appartenance et objet d’art, il associe généralement image et texte, reflétant les goûts ou l’identité du bibliophile. Ils se présentent sous forme de motifs artistiques gravés sur bois, cuivre, soie ou pierre, et sont parfois qualifiés de « pierres précieuses sur papier ». Qu’est-ce qui rend l’origine et l’évolution des ex-libris si singulières ?
Pour He Weimin, lauréat du prix Lu Xun en gravure, ils traduisent des émotions universelles capables de faire résonner les arts en Orient comme en Occident (ndt : le prix Lu Xun est une prestigieuse récompense chinoise qui distingue des œuvres littéraires et artistiques majeures, en hommage à l’écrivain Lu Xun). He Weimin est docteur, ancien vice-président de l’Association des critiques littéraires et artistiques du Heilongjiang, commissaire pour l’international au musée chinois de la gravure, chercheur invité au Green Templeton College (Oxford). Il a tenu plusieurs expositions personnelles à l’étranger, ses œuvres figurent dans les collections du musée national des beaux-arts de Chine, du musée des beaux-arts de Shanghai, du British Museum, ou encore du Metropolitan Museum of Art à New York.
Pourriez-vous présenter l’origine des ex-libris et ce qui fait la spécificité de leur développement ?
Les ex-libris sont une forme d’art graphique miniature. Une fois imprimés sur papier, ils sont utilisés comme petites vignettes décoratives collées sur la page de garde des livres afin d’en indiquer le propriétaire. Ils associent généralement images et textes.
Les ex-libris gravés au sens moderne sont apparus avec l’essor de l’imprimerie en Europe au XVe siècle. Le plus ancien connu à ce jour serait L’Ange portant un blason, une gravure sur bois allemande peinte à la main, datant de 1475 (ou selon certains, de 1480), mesurant environ deux pouces de côté. Cet ex-libris était collé dans un livre offert par la famille de Brandebourg à une bibliothèque monastique, et appartenait à un moine allemand. Un autre ex-libris ancien d’Allemagne est celui dit du Hérisson, représentant un hérisson tenant une fleur sauvage. Réalisé au cours de la seconde moitié du XVe siècle, il s’agit aussi d’une gravure sur bois. Les noms des artistes ayant créé ces deux œuvres ne nous sont pas parvenus.
Aux XVIe et XVIIe siècles, les ex-libris se sont répandus parmi les nobles et les érudits européens. Ils intégraient souvent des armoiries familiales ou des inscriptions en latin, et utilisaient principalement la gravure en taille-douce sur cuivre et la xylographie. Aux XVIIIe et XIXe siècles, avec la généralisation de l’imprimerie, ils ont gagné les cercles des bibliophiles ordinaires. Au début du XXe siècle, l’essor des éditeurs privés et des collectionneurs a encore stimulé le développement des ex-libris. Leurs styles se sont diversifiés, embrassant l’Art nouveau, l’expressionnisme, l’Art déco, et leurs thèmes se sont multipliés. La création successive d’associations d’ex-libris en Europe et aux États-Unis a favorisé les échanges et la collection à l’échelle internationale, transformant l’ex-libris d’un simple signe utilitaire en un art autonome à part entière.
Les artistes créaient des œuvres sur mesure selon les goûts des bibliophiles, conférant ainsi aux livres une dimension personnalisée. L’ex-libris constitue à la fois une micro-histoire de l’art et un prisme multiforme de la culture sociale. Par sa capacité à refléter le « grand dans le petit » et sa propension naturelle à circuler entre les cultures, il conserve aujourd’hui, à l’ère du numérique, une valeur culturelle irremplaçable.
Comment les ex-libris sont-ils arrivés en Orient ? Quelle est la date du plus ancien ex-libris chinois actuellement connu ? Quels grands noms ont conçu ou collectionné des ex-libris ?
D’après les recherches consignées dans À propos des ex-libris de Saitō Shōzō, spécialiste japonais de l’art des ex-libris modernes, ces derniers ont été introduits au Japon au début de l’ère Meiji (1868). En 1872 (5e année de Meiji), le premier ex-libris japonais entièrement dans le style occidental, une eau-forte sur cuivre, a vu le jour.
Le livre Papillons épris du parfum des livres : Anthologie des ex-libris chinois et étrangers de Huang Wuchang, artiste et collectionneur reconnu, indique que les ex-libris sont arrivés en Chine par deux voies : apportés par les missionnaires et étudiants revenus d’Occident, ou venus du Japon. L’ex-libris de la « bibliothèque de l’université impériale du nord » daté de 1910 est à ce jour le plus ancien ex-libris chinois connu dont la date soit certaine.
Il existe aussi une autre hypothèse concernant le premier ex-libris chinois : celui de Guan Zuzhang. En 1990, le chercheur taïwanais Wu Xingwen a découvert à Liulichang, à Pékin, un exemplaire de l’Encyclopédie illustrée en français édité en 1913, dans lequel se trouvait inséré un ex-libris de Guan Zuzhang. La gravure représente un lettré coiffé d’un bonnet carré, plongé dans sa lecture. Sa création est généralement datée de 1914, mais son lieu, sa date précise et son auteur restent encore à étudier en profondeur.
Aux débuts des ex-libris en Chine, ceux qui les ont présentés, étudiés et utilisés étaient pour la plupart des hommes de lettres familiers de la culture étrangère. Lu Xun mentionne les ex-libris à trois reprises dans son journal, les appelant alors « illustrations de bibliophilie ». Le théoricien du théâtre Song Chunfang compte parmi les premiers intellectuels chinois à avoir collectionné, utilisé et même conçu des ex-libris. Ye Lingfeng est considéré comme le premier véritable collectionneur et chercheur chinois dans ce domaine ; en 1933, il publia dans la revue Moderne un article présentant l’art des ex-libris étrangers. Le poète et traducteur Shao Xunmei a quant à lui cherché à intégrer des éléments de peinture et de gravure traditionnelles chinoises dans la création d’ex-libris. On trouve encore des ex-libris ayant appartenu à des écrivains comme Bing Xin, Ba Jin, Qian Zhongshu, Yao Xueyin, Yang Jiang ou Wu Zuoguang.
Pourquoi qualifie-t-on les ex-libris de « pierres précieuses sur papier » ? Comment peuvent-ils susciter une résonance artistique entre Orient et Occident ? Et qu’est-ce qui vous a personnellement amené vers l’ex-libris ?
Concrètement, l’ex-libris incarne d’une part une esthétique de la finesse sur le plan matériel : c’est un art concentré dans quelques centimètres carrés. D’autre part, il constitue un miroir de l’histoire de l’art, un véritable laboratoire des techniques de la gravure. Des tailles-douces sur cuivre de Dürer aux gravures numériques d’aujourd’hui, l’ex-libris retrace cinq siècles d’expérimentations artistiques. Le qualifier de « pierre précieuse sur papier » est donc parfaitement approprié.
Les ex-libris expriment les émotions universelles de l’humanité et suscitent une résonance artistique entre Orient et Occident principalement de deux façons. Premièrement, par la résonance des thèmes. Les ex-libris, qu’ils soient orientaux ou occidentaux, explorent souvent les mêmes sujets : l’amour, la quête du savoir, la beauté de la nature, autant d’aspirations spirituelles communes à l’humanité. Deuxièmement, cette résonance est créée par un langage artistique partagé. Même si l’Orient privilégie les ex-libris en gravure sur bois et l’Occident ceux sur cuivre ou en lithographie, le langage visuel n’a pas besoin de traduction : il parle directement au cœur du spectateur. De petite taille, pouvant tenir dans une enveloppe, les ex-libris se prêtent naturellement à l’échange et favorisent ainsi la compréhension et le dialogue entre cultures. À la fin des années 1990, j’ai d’ailleurs envoyé par courrier mes propres ex-libris lithographiques à des artistes étrangers pour des échanges, ce qui m’a permis d’enrichir ma collection de pièces venues d’ailleurs, au haut niveau artistique.
En 1987, j’ai pour la première fois utilisé la technique du gaufrage pour créer des ex-libris. Pendant mes études de master au département de gravure de l’académie des beaux-arts Lu Xun, j’ai réalisé des ex-libris en lithographie noire et blanche. Lorsque je travaillais à l’atelier de gravure de la province du Heilongjiang, j’ai créé une série d’ex-libris lithographiques en couleurs inspirés des mythes chinois. Plus tard, en Angleterre, j’ai produit une série d’ex-libris en gravure sur bois polychrome imprimés à l’huile. J’ai aussi exploré la gravure sur bois de bout pour mes ex-libris.
Ces dernières années, le marché des ex-libris en Chine a connu un essor fulgurant. Quelle reconnaissance a-t-il reçue en Chine et à l’étranger ? Et qu’en tirer pour les échanges actuels entre l’Orient et l’Occident ?
L’exposition de la Fédération internationale des sociétés d’ex-libris (FISAE), surnommée « les Jeux olympiques du monde des ex-libris », se tient depuis sa première édition en 1953. Pendant les trente à quarante premières années, hormis les régions de Hongkong, Macao et Taïwan, les artistes et œuvres venus d’autres régions de Chine y étaient très peu présents. Avec le développement économique, la Chine a réussi en 2008 à accueillir la 32ᵉ exposition biennale internationale des ex-libris. Depuis plus de vingt ans, les artistes chinois participent à quasiment toutes les grandes expositions internationales d’ex-libris, telles que la biennale internationale des ex-libris de Wrocław en Pologne ou l’exposition d’ex-libris de Saint-Pétersbourg en Russie, remportant régulièrement des distinctions comme les « prix de la meilleure technique » ou les « prix spéciaux du jury ». En 2022, la tenue du « congrès international des ex-libris de Pékin » a marqué l’émergence de la Chine comme force majeure dans le développement mondial de l’art des ex-libris.
Ces dernières années, la Chine a activement promu la « lecture pour tous » et la redécouverte des traditions culturelles. L’ex-libris a ainsi été intégré dans des programmes publics de diffusion culturelle, par exemple sous forme d’expositions spéciales dans les bibliothèques ou de cours d’éducation esthétique dans les écoles, ce qui a grandement contribué à populariser cet art dans le pays.
Les maisons de ventes aux enchères comme Guardian ou Poly ont ouvert des sessions spéciales consacrées aux ex-libris, les prix des œuvres de grands maîtres ne cessant de grimper d’année en année. Les gravures de Li Hua, Yang Keyang, Liang Dong et d’autres figures majeures sont particulièrement recherchées. Sur le plan académique, des écoles comme l’Académie centrale des beaux-arts ou l’Académie des beaux-arts de Chine ont introduit des cours de création d’ex-libris, encourageant ainsi la recherche et la formation de talents. La publication d’ouvrages spécialisés et de traductions, tels que Histoire des ex-libris chinois ou À propos des ex-libris, est venue combler un vide théorique dans ce domaine. L’art n’ayant pas de frontières, les ex-libris chinois séduisent désormais un nombre croissant de passionnés à travers le monde.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
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