À Shanghai, le village d’artistes Tianzifang devenu aimant à touristes
Au cœur des ruelles de Shanghai, le quartier de Tianzifang, avec ses shikumen (ndt : style architectural shanghaïen alliant des éléments occidentaux et chinois qui est apparu dans les années 1860), ses anciennes usines et son ambiance populaire, est devenu un échantillon vivant de la rénovation urbaine en Chine. Au printemps et à l’été 2025, il a pu accueillir jusqu’à 32 000 visiteurs en une seule journée, un record continu depuis près de six ans. Ce quartier est devenu l’une des destinations incontournables pour les touristes étrangers en visite à Shanghai, largement relayée sur les réseaux sociaux internationaux.
Le succès fulgurant de Tianzifang auprès des visiteurs venus de l’étranger tient non seulement à l’application de la politique chinoise d’exemption de visa de transit, mais surtout à son écosystème unique, fait de « mélanges ». Tianzifang n’a pas connu de vastes opérations de démolition-reconstruction et n’a pas été transformé en site touristique standardisé. Les galeries partagent leurs ruelles avec les ateliers de tailleurs, sous les barres à linge des habitants s’alignent restaurants et cafés… La vie locale se mêle naturellement aux cultures venues du monde entier.
Xia Yu, chercheur principal à l’Institut de recherche sur la transformation industrielle de Shanghai, analyse comment ce quartier a su préserver son authenticité tout en renouvelant ses fonctions. En tant qu’ancien chef adjoint du département général du bureau du gouvernement de Shanghai, il a directement contribué à la mise en œuvre de plusieurs projets emblématiques, articulant renouveau économique et rénovation des espaces urbains. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages en chinois sur le sujet. Il s’interroge : comment l’atmosphère des shikumen peut-elle déclencher un véritable engouement touristique international ?
Pourquoi Tianzifang séduit-il autant les touristes étrangers ?
Selon les données officielles, au premier trimestre 2025, Shanghai a accueilli plus de 1,74 million de visiteurs étrangers, soit 470 000 de plus qu’à la même période en 2024, une hausse de 37,08 % en glissement annuel. Cette dynamique montre que l’assouplissement de la politique d’exemption de visa a largement stimulé l’enthousiasme des voyageurs internationaux pour Shanghai. Parmi les nombreux sites de la ville, Tianzifang conjugue à la fois le « style shanghaïen » et l’atmosphère populaire des ruelles et de la vie quotidienne. C’est ce mélange qui attire particulièrement les visiteurs étrangers. Même en semaine, en plein après-midi, on y croise des touristes de toutes origines prenant des photos.
À l’origine, Tianzifang s’appelait Zhichengfang. Construit en 1930, il fut rebaptisé par le peintre contemporain Huang Yongyu, qui s’inspira d’un homonyme tiré de Zhuangzi : le peintre Tian Zifang. Le nouveau nom évoque un lieu de rassemblement pour les artistes.
Aujourd’hui, Tianzifang s’étend du sud de Taikang Road jusqu’à Jianguo Middle Road, bordé à l’est par Sinan Road et à l’ouest par Ruijin 2nd Road. Le quartier couvre 7,2 hectares, dont un noyau central de « trois ruelles et un bloc » représentant environ 2 hectares, avec plus de 30 000 m² d’espace commercial. Il réunit à la fois des shikumen résidentiels et d’anciens ateliers d’usine, reflétant l’évolution urbaine qui a mené du village rural du Jiangnan moderne à une communauté mixte sino-occidentale puis à un quartier d’usines insérées dans les ruelles.
L’évolution de l’espace urbain de Tianzifang incarne l’accumulation progressive de la culture shanghaïenne (appelée en chinois haipai) et en donne une expression concrète. L’architecture y est d’une grande diversité : habitations traditionnelles, lilong anciens ou modernes (habitats le long de ruelles), édifices inspirés du classicisme ou du modernisme occidental… Cette variété confère au quartier une forte valeur patrimoniale, tant historique qu’architecturale.
Ce qui distingue Tianzifang des autres sites touristiques de Shanghai, c’est qu’il porte en lui une véritable atmosphère de vie quotidienne. Dans un ensemble de bâtiments de type shikumen, cohabitent ateliers de tailleurs, cafés, petites tables populaires, galeries d’art et logements. Cet écosystème mêlant « le local et l’international » offre aux visiteurs étrangers une expérience directe du quotidien des habitants de Shanghai.
À l’échelle mondiale, existe-t-il des exemples comparables à la rénovation urbaine de Tianzifang ?
Si les visiteurs étrangers s’émerveillent devant la modernité de Shanghai en découvrant Lujiazui, à Tianzifang, ils prennent le temps de goûter à « l’ambiance des ruelles ». Ici, on trouve aussi bien des boutiques artisanales imprégnées de culture chinoise que de petits restaurants et cafés proposant des spécialités venues du monde entier.
Le charme unique de Tianzifang vient de sa « logique de croissance » particulière. La plupart des centres commerciaux actuels sont conçus et aménagés de manière uniforme, avec les mêmes enseignes répétées à l’infini. Tianzifang, au contraire, s’est développé magasin par magasin, chaque propriétaire ayant façonné son espace à sa manière. À côté d’une boutique de cosmétiques traditionnels peut s’ouvrir un atelier de stylisme, certaines échoppes ont un air sophistiqué rappelant les rues de Paris, d’autres sont d’une simplicité rustique mais vibrent de vie… Ce « désordre » est devenu un atout : les visiteurs apprécient la surprise qu’il procure. Selon nos études, plus de 60 % des commerces de Tianzifang relèvent de la création culturelle. Cette diversité n’a pas été planifiée : elle est née spontanément des ajustements opérés par les commerçants pour survivre.
Certains comparent Tianzifang au quartier de SoHo à New York. Je dirais qu’il y a des ressemblances, mais la nature est différente.
SoHo, ce sont d’anciennes usines investies par des artistes pour y faire du graffiti et créer un quartier artistique. Tianzifang, lui, combine ateliers d’artistes — comme celui de Chen Yifei — et vie quotidienne : des habitants y tiennent encore des petites boutiques, on y voit des couettes sécher aux fenêtres des maisons de type shikumen tandis qu’au rez-de-chaussée on sert des cafés.
Si SoHo est comme un cocktail soigneusement préparé, Tianzifang ressemble plutôt à un plat maison où l’on jette dans le wok huile, sel, sauce soja et vinaigre : la cuisine chinoise recherche l’harmonie des saveurs, et Tianzifang incarne cette « philosophie du mélange ». De plus, le quartier compte encore aujourd’hui de vieux riverains, une atmosphère de voisinage que SoHo n’a pas du tout.
En Chine, le projet des Trois Chemins et Sept Allées à Fuzhou a
rénové d’anciennes demeures de notables, mais les habitants ont quitté les
lieux. À Yantaishan, il s’agissait de villas étrangères, sans la dimension
populaire de Tianzifang. À l’étranger, certains anciens sites industriels en
Espagne ou au Royaume-Uni ont été reconvertis, mais il s’agit toujours de
patrimoine industriel réaménagé, et non de ruelles encore habitées transformées
de façon spontanée. Au Japon, on rencontre souvent des maisons individuelles
transformées en commerces, mais à une échelle bien plus réduite.
Qu’est-ce qui rend le modèle de rénovation de Tianzifang unique ? Et en quoi reflète-t-il les caractéristiques de Shanghai ?
La particularité de Tianzifang, c’est qu’il s’agit d’un quartier résidentiel. Des cuisines ont été transformées en ateliers, des cours intérieures en galeries : c’est une rénovation « vivante ». Tianzifang n’a pas été « fabriqué » par le haut, sous la houlette des autorités, mais a « poussé » de manière ascendante.
La transformation a débuté en 1998. Par des baux, des transferts ou des échanges, les anciens ateliers et logements ont été progressivement convertis en studios d’artistes, ateliers de design, studios photo, ateliers de céramique ou encore salles d’exposition de mode, attirant un grand nombre d’artistes et de créateurs, venus de Chine et de l’étranger.
Le cœur du projet reposait sur « trois invariants » : les droits de propriété n’ont pas changé, afin d’éviter des litiges complexes ; la nature du terrain n’a pas changé, il reste classé comme résidentiel ; et la structure des bâtiments n’a pas changé, ce qui empêche les constructions anarchiques. En revanche, les fonctions pouvaient évoluer : un foyer devenait atelier, une chambre salle d’exposition. Ainsi, les trois anciens bâtiments d’une usine de machines légères n’ont été ni démolis ni modifiés extérieurement, mais l’intérieur a été reconverti en un pôle de sociétés de design. Ce modèle, à faible coût et peu conflictuel, s’avère bien plus durable qu’une démolition-reconstruction massive.
Dans ce processus, habitants et commerçants ont mis en place un mode de gestion participatif fondé sur le partage et la concertation, qui illustre la « culture citoyenne » de Shanghai. Au départ, c’étaient surtout le comité de quartier et les riverains qui réglaient ensemble les conditions d’entrée des commerçants. Trois lignes rouges étaient posées : interdiction absolue de tout lien avec la prostitution, la drogue ou le jeu ; pas de restauration trop polluante ; pas de nuisances sonores. Les habitants se réunissaient pour décider, par exemple, qu’il ne pouvait pas y avoir plus de trois boutiques de cosmétiques traditionnels, et qu’au-delà il fallait voter pour éliminer les excédents. Les critères d’admission, la coordination entre commerçants : tout cela a été inventé par les habitants et le marché eux-mêmes. L’action du gouvernement s’est limitée à des travaux techniques comme la réfection des canalisations ou des réseaux électriques vieillissants.
Au fil de la croissance de Tianzifang, certains commerçants sont partis, d’autres sont arrivés. Cette « fluidité » reflète aussi l’esthétique de la culture populaire et l’esprit de la culture commerciale propres à Shanghai : les commerces doivent plaire à la fois au grand public et aux amateurs, tout en résistant à l’épreuve du marché.
La rénovation urbaine n’est pas un « exercice scolaire » uniforme, mais un processus de résolution continue de problèmes. Les vingt années de « croissance » de Tianzifang ne reposent pas sur une perfection figée, mais sur le courage d’assumer un mélange foisonnant, à la fois tolérant et ordonné.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
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