Le bleu-blanc chinois vient… de Perse : l’histoire méconnue révélée par l’archéologie
Oublié pendant plus d’un millénaire, le « bleu des Tang » refait surface et fascine musées, designers et passionnés de porcelaine. Né sur la Route de la soie, ce bleu cobalt venu de Perse a donné naissance à l’une des esthétiques les plus universelles du monde chinois. Comment cette porcelaine longtemps disparue est-elle devenue un langage visuel partagé entre civilisations ? Entretien avec Zhang Songlin, premier directeur de l’Institut d’archéologie et de conservation du patrimoine de Zhengzhou
Zhang Songlin est le premier directeur de l’Institut d’archéologie et de conservation du patrimoine de Zhengzhou, et chercheur. Il a été professeur invité à l’université de Zhengzhou, directeur de master, chercheur invité au centre de recherche en archéologie chinoise de l’université de Pékin, ainsi que chercheur associé au Centre de recherche sur les civilisations anciennes de l’Académie chinoise des sciences sociales. Il bénéficie d’une allocation spéciale du Conseil des affaires d’État. Il a dirigé plusieurs grands projets nationaux, dont des travaux du programme de datation Xia-Shang-Zhou et les fouilles du site des métiers à tisser de Xingyang. Parmi ses ouvrages représentatifs : La porcelaine à glaçure blanche décorée de couleurs sous les Tang, Le sancai et la porcelaine bleu-blanc du Henan sous les Tang, Notes sur la céramique (3 volumes), Les objets protecteurs funéraires dans la Chine ancienne, La capitale antique : Zhengzhou, etc.
Longtemps, la porcelaine bleu-blanc a été considérée dans le monde de la céramique comme l’apanage exclusif des dynasties Yuan, Ming et Qing. Mais avec la poursuite des fouilles archéologiques, le « porcelaine bleu-blanc des Tang », depuis les années 1970, a progressivement attiré l’attention des chercheurs. Quelle place occupe-t-il dans l’histoire de la céramique chinoise ? Et comment son esthétique bleu-blanc est-elle devenue un langage visuel pour le dialogue entre civilisations ? Zhang Songlin, archéologue, directeur et conservateur de l’Institut d’archéologie et de conservation du patrimoine de Zhengzhou, tente de donner quelques explications.
Quelle influence la porcelaine bleu-blanc des Tang a-t-elle exercée dans l’histoire de la céramique chinoise ?
La porcelaine bleu-blanc a longtemps été tenue, dans le milieu des céramistes, pour une production réservée aux dynasties Yuan, Ming et Qing. Avec l’avancée des découvertes archéologiques, la porcelaine bleu-blanc des Tang est devenue, à partir des années 1970, un sujet d’attention croissant.
En 1975, lors des fouilles de la cité des Tang à Yangzhou, dans le Jiangsu, un fragment de traversin en porcelaine bleu-blanc fut mis au jour. Plus tard, le célèbre spécialiste chinois de la céramique Feng Xianming l’a identifié comme un fragment de traversin en porcelaine bleu-blanc de la dynastie Tang, avant de l’inclure dans son Histoire de la céramique chinoise. Cet événement marqua le début des recherches sur la porcelaine bleu-blanc des Tang. Par la suite, des fragments similaires furent découverts à Yangzhou, Zhengzhou et ailleurs, mais il s’agissait surtout de petites pièces ou de tessons. En 1998, trois assiettes en porcelaine bleu-blanc des Tang furent repêchées de l’épave du Rocher noir, coulé au large de l’île de Belitung (Indonésie). Bien que ces pièces aient toutes été datées de la période Tang, leur lieu de production restait inconnu.
Ce n’est qu’au début du XXIe siècle que l’énigme fut résolue. Des fouilles menées dans les fours de Huangye à Gongxian — aujourd’hui Gongyi, dans le Henan — et sur le site des fours de Baihe révélèrent dans les deux cas des traces de production de porcelaine bleu-blanc des Tang. Les archéologues ont ensuite comparé, pièce par pièce, les fragments retrouvés en différents lieux — formes, pâte, glaçure, composition physico-chimique — et ont fini par établir que Gongxian était le berceau de la porcelaine bleu-blanc des Tang. En 2006, l’Institut d’archéologie de Zhengzhou découvrit encore, dans une tombe des Tang à Xiawo (district de Shangjie, Zhengzhou), deux vases-tours en porcelaine à glaçure blanche décorée de bleu. Conjuguées aux séries de pièces exhumées à Gongxian, ces découvertes démontrent que la porcelaine bleu-blanc des Tang avait atteint un stade de maturité dès le milieu et la fin de la dynastie.
D’où vient le bleu de la porcelaine, et quel est son parcours de développement ?
À l’époque Tang, la route de la soie connaît un essor sans précédent. Les échanges commerciaux s’accompagnent d’échanges culturels. Les Perses vouaient une véritable prédilection pour la couleur bleue, ce qui a fortement influencé la céramique chinoise. Avec l’installation de nombreux Perses en Chine, la demande pour cette couleur s’est accrue dans la société des Tang. Les marchands persans ont introduit en Chine les pigments à base de cobalt, ainsi que les techniques associées, que les artisans chinois ont intégrés à la fabrication des sancai. La porcelaine bleu-blanc des Tang est donc aussi un produit de la fusion des civilisations de la route de la soie.
Le succès du bleu a encouragé les fours de Gongxian — alors l’un des grands centres de production céramique — à créer des pièces bleu-blanc. Le kaolin (ndt : une roche dont le minéral argileux est employé depuis des millénaires pour fabriquer de la vaisselle en porcelaine) de Gongxian contenant beaucoup d’impuretés, les artisans appliquaient une couche d’engobe blanc pour améliorer la blancheur de la porcelaine. Au moment où naît la porcelaine bleu-blanc des Tang, la technique consiste à enduire le corps de la pièce d’une couche d’engobe blanc, puis à peindre les motifs au cobalt sur cette couche, avant d’appliquer une glaçure transparente et d’obtenir ainsi une porcelaine décorée de bleu.
Gongxian se trouvait en banlieue proche de Luoyang, capitale orientale des Tang, et faisait office, sur le Grand Canal Sui-Tang, de port de transbordement où le fleuve Jaune rejoint la Luo. Une partie des pièces bleu-blanc produites à Gongxian était destinée à la cour, l’autre était chargée sur des bateaux à Gongxian même, en direction de Yangzhou pour l’exportation. C’est pourquoi les découvertes de porcelaine bleu-blanc des Tang se concentrent essentiellement à Gongxian et à Yangzhou.
Quelles sont les ressemblances et les différences entre la porcelaine bleu-blanc des Tang et celle des Yuan ?
Les différences majeures entre la porcelaine bleu-blanc des Tang et celle des Yuan concernent le corps de la porcelaine, la couleur de la glaçure, les motifs décoratifs, les formes et leur portée culturelle.
Du point de vue du corps céramique, les premières porcelaines bleu-blanc des Tang ont une pâte assez épaisse et chargée d’impuretés. Ce n’est qu’avec la production de la porcelaine bleu-blanc à Baihe, dans le district de Gongxian, que la pâte devient plus pure, d’un blanc franc, et sensiblement plus fine, signe d’un stade technique plus avancé. Les bleu-et-blanc des Yuan présentent au contraire une pâte généralement épaisse et lourde, obtenue grâce à une formule mêlant pierre à porcelaine et kaolin ; le corps est souvent poreux et la glaçure peut montrer ce qu’on appelle en chinois des « yeux de crapaud ».
Concernant la glaçure, celle de la porcelaine bleu-blanc des Tang tend à être blanchâtre tirant sur le gris ou le bleu pâle, avec une glaçure transparente très fine, manquant un peu d’éclat ; l’ensemble reste chromatiquement instable, avec un bleu au cobalt qui diffuse facilement. Les pièces des Yuan, elles, ont une glaçure épaisse, d’un bleu blanc lumineux, très brillante. L’emploi du cobalt importé — le sumaliqing, en réalité un pigment d’Indonésie — riche en fer, donne une couleur profonde et saturée, souvent marquée par des « taches de rouille » et des effets de diffusion.
Pour les motifs, la porcelaine bleu-blanc des Tang mêle éléments orientaux et occidentaux : taches, fleurs, personnages, oiseaux et insectes, mais aussi des motifs géométriques tels que svastikas, herbes aquatiques, losanges et feuilles dispersées. Le répertoire reste simple, avec un dessin peu chargé. La porcelaine bleu-blanc des Yuan, au contraire, déploie un décor très riche : dragons, phénix, qilin (ndt : monstre fantastique), canards mandarins, pivoines, lotus, sans compter de nombreuses scènes historiques et figuratives. Les compositions sont pleines, denses et opulentes.
À ce jour, les découvertes de porcelaine bleu-blanc des Tang dans le pays concernent surtout de petits objets — bols, assiettes, pots. La plus grande pièce connue est un pot-tourelle bleu-blanc de 34 cm, exhumé de la tombe des Tang à Xiawo (Zhengzhou). La porcelaine bleu-blanc des Yuan, lui, offre une variété de formes bien plus large : grands jarres, vases meiping, yuhuchun, grands plats, etc.
La porcelaine bleu-blanc des Tang correspond à la phase embryonnaire de la porcelaine bleu-blanc : c’est un produit du commerce international, dont la portée culturelle reste encore limitée. Sous les Yuan, elle devient un véritable produit de mondialisation culturelle : ses motifs sont influencés par l’art islamique et ses formes répondent aux attentes du marché d’Asie occidentale. Elle reflète de manière plus affirmée le dialogue intercivilisationnel de la route de la soie.
Comment l’esthétique bleu-blanc de la porcelaine bleu-blanc des Tang est-elle devenue si universelle ?
Si la porcelaine bleu-blanc des Tang a pu être redécouverte, c’est que son esthétique bleu-blanc repose sur des ressorts historiques, culturels et économiques profondément imbriqués.
Sur le plan historique, la porcelaine bleu-blanc des Tang est restée enfouie plus d’un millénaire — une obscurité bien plus longue que celle, pourtant célèbre, de la porcelaine bleu-blanc des Yuan. Cette résurgence constitue en soi un retournement dramatique du destin culturel de cet art. Mais sa réapparition n’a rien d’un hasard : elle résulte de l’interaction entre culture, art, techniques et consensus social, ainsi que d’une longue sédimentation culturelle appuyée par les progrès scientifiques. Cette profondeur historique lui confère une identité culturelle singulière, qui en fait un pont entre passé et présent, et fournit un cadre riche pour le dialogue entre civilisations.
Aujourd’hui, il compte dans le monde entier un grand nombre d’admirateurs fidèles : ils ne se contentent pas d’aimer ce symbole culturel, ils sont également prêts à consommer les produits qui lui sont associés : c’est l’une des conditions essentielles pour qu’il devienne un langage visuel du dialogue interculturel. Par ailleurs, sa capacité de monétisation est considérable : grâce aux licences, aux produits dérivés, à l’économie des fans, il peut générer une réelle valeur économique, renforçant encore l’ampleur et la profondeur de sa circulation entre civilisations.
L’esthétique bleu-blanc de la porcelaine bleu-blanc des Tang possède une forte identité visuelle et une grande universalité. Ses formes, ses décors et sa palette peuvent facilement devenir des logos ou éléments de marque, immédiatement reconnaissables et appréciés par des publics de cultures différentes. Cette esthétique lui permet de franchir rapidement les barrières linguistiques et culturelles pour fonctionner comme un langage visuel commun. De nouveaux produits et services peuvent ainsi être développés, maintenant sa compétitivité et enrichissant encore le contenu du dialogue entre civilisations. La porcelaine bleu-blanc des Tang n’est pas seulement un trésor de la culture traditionnelle chinoise : elle est aussi un pont majeur reliant les civilisations et favorisant l’échange culturel.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
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