Mémoire et humanisme : l’héritage de John Rabe face au massacre de Nankin
En 1937, lors du massacre de Nankin, l’Allemand John Rabe sauva près de 200 000 Chinois au péril de sa vie. Son journal - Le Juste de Nankin : les journaux intimes de John Rabe -, plus qu’un témoignage, interroge encore aujourd’hui moralité, courage et humanisme face à la violence et au militarisme.
Dans son journal de guerre, il a consigné les exactions de l’armée japonaise. Ses 2 000 pages manuscrites et une centaine de photographies demeurent aujourd’hui parmi les preuves les plus précises et irréfutables de ce drame, gravé dans la mémoire collective chinoise. Publié en 1997, Le Juste de Nankin : les journaux intimes de John Rabe a suscité une attention internationale. En 2016, Thomas Rabe, petit-fils de John et président du Centre d’échange John Rabe, a remis le manuscrit original de ce journal à la Chine. Un témoignage de première main, précieux pour documenter la vérité historique.
À l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la victoire contre le nazisme, ces documents contribuent à éclairer le monde occidental sur le front chinois de la Seconde Guerre mondiale, tout en offrant un miroir à la société contemporaine. Lauréat du Prix d’ambassadeur d’amitié du Prix Orchidée, Thomas Rabe revient, dans un entretien accordé à China News, sur le parcours de son grand-père et réaffirme la portée de l’héritage spirituel de John Rabe.
Comment avez-vous découvert ce qu’avait accompli votre grand-père ? Et comment est-il parvenu à protéger la population chinoise tout en tissant des liens profonds avec elle durant le massacre de Nankin ?
Il est mort en 1950 à Berlin. L’année suivante, je suis né. Je n’ai donc jamais connu mon grand-père, mais depuis mon enfance, mon père et ma marraine m’ont beaucoup parlé de son action altruiste en Chine. Mon père a hérité de son précieux journal intime ainsi que de nombreux documents historiques, qu’il m’a ensuite transmis pour que je fasse connaître cette histoire au public.
En 1937, à la veille de l’offensive japonaise sur Nankin, mon grand-père, représentant permanent de la société allemande Siemens en Chine depuis 30 ans, a créé, avec une dizaine d’expatriés vivant dans la ville, une zone de sécurité. Cette zone neutre de 3 800 mètres carrés a offert asile à plus de 200 000 Chinois durant le massacre. Il a transformé des écoles, des églises et des usines de Siemens en asiles d'urgence, trouvé de la nourriture et de l’eau, et mis en place des services médicaux pour des milliers de personnes. Lors de négociations avec l’armée japonaise, il a mis en avant son statut de membre du parti nazi et de représentant de Siemens pour éviter les violences. Ce qui m’a le plus marqué, c’est qu’il a accueilli plus de 600 réfugiés chez lui, dans son jardin et dans une école allemande. Le jour de Noël 1937, il a ainsi écrit dans son journal : « 17h, le 25 décembre. Le meilleur cadeau de Noël que j’ai eu est la vie de ces 600 personnes. » Dans ces heures les plus sombres de l’histoire, mon grand-père a sauvé la vie de milliers de Chinois grâce à son courage et à son humanisme, tout en documentant les crimes de l'armée japonaise par des écrits et des photos. Après son retour à Berlin en 1938, il a rédigé plusieurs rapports et lettres dénonçant le massacre de Nankin, ce qui lui a valu des interrogations et un avertissement de la Gestapo, police du Troisième Reich.
Depuis, mon grand-père sombra dans la pauvreté. La situation devint de pire en pire après que son appartement eut été bombardé en 1945. Heureusement, ses amis chinois qui avaient bénéficié de son aide ne l’oublièrent jamais et lui envoyèrent de la nourriture ainsi qu’un soutien financier pour l’aider à surmonter ces épreuves.
Le Juste de Nankin : les journaux intimes de John Rabe a vu le jour 60 ans après la mort de mon grand-père, faisant connaître au grand public le massacre de Nankin et son histoire. En 2015, les documents du massacre de Nankin ont été inscrits au Registre de la Mémoire du monde de l’UNESCO. Aujourd’hui, ce journal est devenu l’un des témoignages les plus précieux de ce massacre, constituant une part de la mémoire collective de toute l’humanité. En Chine, on a surnommé mon grand-père le « bonhomme de Nankin ». Son ancienne résidence est aujourd’hui devenue un musée de mémoire, et plusieurs rues et écoles portent son nom. Les membres de ma famille, dont je fais partie, ont ainsi tissé des liens d’amitié profonds avec le peuple chinois qui traversent presque un siècle.
En Occident, l’opinion publique et le monde universitaire mettent souvent l’accent sur le front européen de la Seconde Guerre mondiale, reléguant le théâtre chinois au second plan. Dans quelle mesure des documents historiques comme Le Juste de Nankin : les journaux intimes de John Rabe contribuent-ils à changer ce regard occidental sur le conflit ?
Pour les historiens chinois, la guerre anti-japonaise en Chine constitue une composante essentielle de la Seconde Guerre mondiale. La victoire chinoise s’inscrit dans celle plus large de l’alliance antifasciste. En revanche, le récit occidental privilégie souvent l’Europe, centrant l’attention sur la Shoah et les combats sur le sol européen, tandis que les atrocités du massacre de Nankin restent largement méconnues en Occident.
La publication de documents historiques tels que le journal intime de John Rabe a permis de recentrer le regard occidental sur la Chine, montrant que la Seconde Guerre mondiale ne s’est pas cantonnée à l’Europe. Un Allemand installé en Chine a donc défié l’envahisseur japonais tout en conservant des preuves précieuses de ces événements, brisant le silence et attirant l’attention internationale sur le massacre de Nankin. Ces archives viennent ainsi enrichir le récit européen de la guerre et favorisent une meilleure compréhension de cette période dans le monde occidental. Plus qu’un simple témoignage historique, cette mémoire tend un miroir à nos sociétés contemporaines marquées par la violence et le militarisme, nous invitant à réfléchir aux grandes questions de l’époque comme la moralité, le courage et l'humanisme.
Vous consacrez votre vie à raconter l’histoire de John Rabe, exaltant son sens d’humanisme à travers le monde. Durant ces expériences, qu’est-ce qui vous a frappé le plus ?
Durant plus de dix ans, j’ai travaillé sur Rabe et la Chine, une biographie retraçant les trente années que mon grand-père a passées en Chine, de Pékin à Nankin en passant par Tianjin, ainsi que l’amitié profonde que quatre générations de la famille Rabe ont tissée avec ce pays.
Lors d’une rencontre organisée en Allemagne autour du livre, une lectrice âgée est venue me voir, les larmes aux yeux, pour exprimer son admiration envers le courage extraordinaire de John Rabe. « Avant de lire votre livre, je ne connaissais de lui que son nom, sans savoir précisément ce qu’il avait accompli, raconte-t-elle. Dans ces heures sombres du XXe siècle, qu’un Allemand comme lui ait agi avec tant de bravoure me remplit d’admiration et de fierté. » Ces mots témoignent du pouvoir universel de cette histoire, qui touche profondément le public. Une autre anecdote vient du Japon, dans un lycée où, après avoir entendu le récit de la vie de mon grand-père, un élève m’a posé cette question simple et pleine de sens : « Comment devenir un homme comme lui ? » Ce questionnement a ouvert un débat sur la morale, le courage et la responsabilité individuelle, montrant que l’esprit de John Rabe continue d’inspirer les jeunes, quelle que soit leur origine.
Ces deux témoignages illustrent parfaitement la vitalité de l’héritage spirituel de John Rabe, qui résonne encore aujourd’hui à travers le monde et les générations. Raconter son histoire dans différentes langues n’est pas seulement un acte de mémoire, c’est aussi semer des graines d’espoir et de courage pour l’avenir.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
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