[Géopolitique] La Chine en Méditerranée : un intérêt marqué
Un a priori tenace, européen avant tout, intériorisé par les Chinois eux-mêmes, veut que la civilisation chinoise doive ce qui la caractérise à la terre et non à la mer. Préjugé s’il en est qui ne saurait nous faire oublier le fait que la Chine a été une thalassocratie et qu’elle redécouvre à l’aune des considérations idéologiques actuelles son passé de puissance maritime. À cette première observation s’ajoute le fait que, depuis la fin du XXe siècle, la flotte civile et militaire chinoise ne cesse de croître dans ses capacités de tonnage. Cette massification de l’outil maritime dans ses capacités de projection marque le franchissement d’un seuil quantitatif. Avec une montée en gamme de ses vaisseaux et de ses systèmes d’armes, la Chine franchit également un seuil qualitatif. Mais pourquoi accroît-elle sa présence en Méditerranée ? Tenter d’y répondre, c’est non seulement s’intéresser aux nouvelles configurations stratégiques qui sont à l’œuvre mais encore à des symétriques de situation par rapport à d’autres réalités dans le monde, et sans doute plus prévisibles qu’on ne le croit.
Des intérêts géoéconomiques
La Méditerranée est le lieu de rencontre de trois continents, reliée à l’océan Atlantique par l’étroit cordon de Gibraltar, à la mer Noire par le Bosphore et à l’océan Indien par l’isthme puis le canal de Suez. C’est donc une mer éminemment stratégique et il est donc logique que la Chine s’y intéresse. Par ailleurs, le projet Belt and Road Initiative (BRI) initié par Pékin en 2013 identifie la Méditerranée comme axe stratégique de redéploiement de la Chine dans le cadre des routes de la Soie du XXIe siècle avec un intérêt particulier pour la route Asie-Europe. Les flux Asie-Europe représentent un quart du trafic conteneurs dans le monde ; soit un peu moins que les flux transpacifiques (28 %), mais trois fois plus que les flux transatlantiques. Réduire le délai de transport contribue à limiter l’impact de la hausse des coûts de production. S’inscrivant dans cette stratégie, l’entrée de la Chine au Pirée a bénéficié des rapports étroits qu’entretiennent les armateurs chinois et grecs. Ce dernier a été acquis par COSCO en 2008. Véritable hub inter-régional d’un montant de 800 millions d’euros acquis pour trente ans, le Pirée s’inscrit dans un maillage de connections stratégiques qui poussent l’avantage chinois et partant, offre à Pékin une profondeur stratégique vers des zones portuaires plus périphériques, tel le port de Trieste dont l’emplacement privilégié à l’extrémité nord de l’Adriatique fournit une liaison avec les pays des Balkans qui n’ont pas d’accès à la mer. Ce ne sont pas des exemples isolés puisque des sociétés chinoises ont acquis des participations dans plusieurs autres ports méditerranéens (Cherchell en Algérie, Port Saïd et Alexandrie en Égypte, Ashdod et Haifa en Israël, le terminal de Kumport dans le port d’Ambarli à Istanbul, Beyrouth à terme au Liban).
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Port du Pirée (2011). Nikolaos Diakidis, CC BY-SA 3.0 DE, via Wikimedia Commons
Cette affirmation de la Chine dans les zones portuaires lui donne une profondeur stratégique. Ce maillage est épaulé par des structures de dialogue qui engagent la diplomatie chinoise dans une double approche, à la fois bilatérale et multilatérale ; approches lui assurant la pénétration des marchés européens (sachant que 80 % du commerce UE / Chine se fait par la voie maritime) et un positionnement sur les ressources en hydrocarbures dans la région. La diversification tous azimuts engagée par Pékin de ses fournisseurs, et quel que soit leur niveau de réserve, est le fil conducteur de sa diplomatie énergétique. L’Algérie, la Libye et l’Égypte sont les plus privilégiées de la région même si la Syrie et son prolongement libanais ne laissent pas la Chine indifférente. Car au-delà de ses propres besoins nationaux, le Liban demeure un point d’entrée essentiel pour l’ensemble de la région. Les pays du Levant tels la Jordanie, la Syrie ou l’Irak, ou encore les pays du Golfe, dépendent aussi de leurs relations commerciales avec le Liban. 73 % de ses propres importations se faisant par la voie maritime, le lien du Liban à la mer est essentiel. Il repose sur le dynamisme d’une infrastructure clé, le port maritime pour lequel des appels d’offres mettent désormais en concurrence chinois, turcs et allemands ; la France étant semble-t-il désormais écartée. Une sanctuarisation des objectifs chinois dans toute la zone méditerranéenne n’est pas à écarter. La Chine sait attirer à elle tous les pays récalcitrants aux directives de Bruxelles. Elle a ainsi créé des alternatives dans la région et au-delà comme le China Arab Cooperation Forum (fondé en 2004) dans la continuité du FOCAC (Forum on China-Africa Cooperation – fondé en 2000) mais aussi avec les Européens eux-mêmes en promouvant le China-central and Eastern European Countries Cooperation – dit « 16 + 1 » (2012). L’avantage pour la Chine est de solliciter les suffrages de ces pays pour défendre ses propres vues dans un symétrique de situation en matière de droit maritime, et tout particulièrement en mer de Chine là même où Pékin rejette les décisions du CPA (Cour Permanente d’Arbitrage) de La Haye (2016) concernant les différends qui l’opposent à ses voisins en Asie du Sud-Est.
Géostratégie chinoise : quels enjeux ?
À ce positionnement s’ajoute la nécessité désormais de pouvoir intervenir là même où ses ressortissants seraient menacés. Elle a été amenée à exfiltrer 60 000 de ses ressortissants en Libye, au commencement des Printemps arabes (2011) puis au Yémen, avec 600 ressortissants évacués en 2015. L’aide de la Grèce dans le contexte de la première opération a montré toutefois les faiblesses du dispositif chinois au niveau logistique ; faiblesses comblées depuis, l’installation d’une base chinoise à Djibouti (2017) permettant aux militaires chinois d’engager des missions de soutien à large spectre et en Méditerranée même. Ce souci d’autonomie stratégique est constant y compris dans le domaine des communications et de la surveillance des câbles sous-marins dont la pose échoit à Huawei Marine Networks. L’accès à l’autonomie militaire donne lieu également à des manœuvres militaires conjointes entre la Russie et la Chine depuis 2015 en Méditerranée avec une réciprocité de moyens entre les marines des deux pays en mer de Chine. Autre symétrique de situation possible, la construction d’une bulle A2/AD (Anti-Access/ Area Denial) dans l’est de la Méditerranée avec le partenaire russe voire turc, dans ses prolongements syrien et égyptien comme entrave à Suez comme celle potentiellement réalisable en mer de Chine (en particulier avec la mer de Chine méridionale, véritable bastion stratégique issu d’une victoire militaire en temps de paix) et la maîtrise de nouvelles technologies de rupture (IA, robotique, learning machine, armes à énergie dirigée, planeurs hypersoniques, drones aériens et sous-marins) sont autant de paramètres majeurs, changeant la donne stratégique dans la région Indopacifique.
Dans tous les cas, cet essor capacitaire n’est possible qu’avec une refonte complète de l’outil militaire chinois ; lequel a été programmé depuis plus de 20 ans. L’Armée populaire de libération a depuis considérablement élargi ses missions et son rôle : maintien de la sécurité maritime, aérienne, électromagnétique du territoire chinois, lutte contre le terrorisme, gestion de crise (catastrophe industrielle, naturelle ou sanitaire), opération de maintien de la paix de l’ONU, opération de sécurité internationale et rivalités croissantes contre les États-Unis. Et la Chine conduit en cela une véritable guérilla diplomatique avec une volonté claire d’établir des relations de proximité avec des partenaires pourtant proches des États-Unis, que ce soit Israël ou la Turquie. Cette stratégie mise en œuvre s’apparente fort à la « stratégie du lotus ». Cette parabole, pour les disciples de Sun Zi, désigne la capacité d’un chef de guerre avisé à positionner ses troupes d’élite au cœur même du dispositif adverse, là où l’ennemi est vulnérable par orgueil, et de les faire éclore, tels les pétales de la fleur de lotus, pour le submerger et sanctuariser ainsi les zones convoitées.
Si la guerre en Ukraine a quelque peu freiné les projets de coopération militaire sino-russe dans la région, elles forment toutefois une constellation de projets connexes trouvant leur prolongement géographique dans l’océan Indien (avec le Pakistan) comme dans le golfe arabo-persique (avec l’Iran) ; lesquels sont aidés par ce « collier de perles » ou logique de comptoirs assurant à la Chine et ses partenaires bases et soutien donnant une profondeur stratégique à la Chine jusqu’en Méditerranée. Elle est en soi une réponse à l’Indopacifique américain et ses alliés. Elle reste pour les dirigeants chinois le maintien du choix d’une mondialisation sinisée qui à terme s’organiserait contre l’Occident et ses intérêts et au nom d’un Sud global que la Chine entend défendre.
Emmanuel Lincot est l’auteur de Chine et Terres d’islam : un millénaire de géopolitique aux PUF. Il enseigne l'histoire politique et culturelle de la Chine à l'Institut catholique de Paris.
Photo du haut © John Fielding via Flickr
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