[Géopolitique] L’industrie numérique chinoise en Amérique latine et aux Caraïbes
Bien que les capitalisations boursières des trois géants chinois (les BAT : Baidu, Alibaba et Tencent) n’atteignent pas encore celles des géants américains, leur potentiel de croissance est énorme. Cette collaboration dans le domaine du numérique vise à accélérer la planification de l'initiative « la Ceinture et la Route » et à approfondir les échanges dans le domaine du développement économique. Aucun pays du continent sud-américain n’est étranger à ce phénomène.
Du Brésil à la région andine
La Chine demeure, depuis 2009, le premier partenaire commercial du Brésil, occupant simultanément les positions de première destination des exportations, de première source d'importations et de principal fournisseur d'excédents commerciaux. Dans ce contexte, l'économie numérique brésilienne a pris une importance capitale, représentant désormais environ 10 % du PIB.
Cette dynamique est portée par une infrastructure de télécommunications mature, caractérisée par un réseau de fibre optique qui constitue désormais 77,6 % des connexions à haut débit dans le pays. L'influence chinoise dans l'infrastructure numérique brésilienne est particulièrement visible à travers le déploiement de la 5G et des technologies de connectivité avancées. Le secteur des services et de la consommation numérique est un autre domaine où les entreprises chinoises ont acquis une part de marché prédominante. Dans le paysage de la mobilité urbaine, le rachat de la plateforme locale « 99 » par Didi Chuxing a transformé le Brésil en son plus grand marché étranger, tandis que de nouveaux acteurs comme Keeta (Meituan) annonçaient leur entrée sur le marché de la livraison en 2025. Parallèlement, le commerce électronique brésilien, qui a connu une croissance de 10,5 % en 2024, est largement irrigué par des plateformes transfrontalières chinoises telles qu'AliExpress, Shein et Temu.
Enfin, l'intégration numérique sino-brésilienne s'inscrit dans une vision plus large de réindustrialisation défendue par le président Lula sous le label « Nouvelle Industrie Brésil ». Ce plan vise à numériser 18,9 % de l'industrie nationale et à favoriser l'émergence de chaînes de valeur durables et technologiques. La Chine accompagne cette ambition en investissant non seulement dans les logiciels et les plateformes, mais aussi dans le matériel, comme en témoigne la part de marché de 16 % détenue par Xiaomi ou la présence d'unités d'assemblage de composants électroniques et de batteries par des groupes comme BYD et TCL dans la zone franche de Manaus. Ce partenariat numérique apparaît ainsi comme le moteur d'une nouvelle ère de coopération sud-sud, où la technologie sert de levier pour la compétitivité globale des deux nations.
La région andine n’est pas en reste. Avec le Venezuela tout particulièrement et jusqu’à récemment, Caracas avait établi avec Pékin une convergence numérique étendue à la cybersécurité. Lors de la visite de 2023 de Maduro en Chine, plusieurs protocoles d'accord avaient été signés pour renforcer la coopération dans l'économie numérique et le développement durable. Face à l'instrumentalisation du dollar par Washington, le Venezuela cherchait par ce biais à s'inspirer des modèles techno-financiers chinois pour promouvoir la dé-dollarisation, notamment via des systèmes de paiement alternatifs et l'utilisation de monnaies numériques. Ce modèle de coopération a inspiré la Bolivie avec laquelle la Chine a développé le projet BOL-110, un système intégré de commandement et de contrôle pour la sécurité urbaine. Ce projet a bénéficié de financements préférentiels de la Banque d'exportation et d'importation de Chine (Eximbank), démontrant la capacité chinoise à coupler offre technique et solutions financières. En matière d'administration électronique, la Bolivie s'inspire également des modèles de modernisation numérique pour simplifier les processus bureaucratiques via des plateformes dédiées. En Équateur, le hard power numérique chinois se double d'une percée massive dans les terminaux et les services.
Du Cône Sud aux Caraïbes : des partenaires majeurs pour une connectivité globale
En Argentine, l’influence chinoise est particulièrement structurante dans le domaine des infrastructures critiques de télécommunications. Des géants tels que Huawei et ZTE sont implantés en Argentine depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000. Huawei collabore étroitement avec les opérateurs locaux pour le déploiement des réseaux 3G et 4G, tout en développant des réseaux de fibre optique jusqu'au domicile (FTTH) bénéficiant à environ deux millions de personnes. Parallèlement, ZTE a diversifié ses interventions en se positionnant sur le segment des villes intelligentes. Au-delà des infrastructures de base, le partenariat s'étend aux segments de pointe de l'économie numérique et de la recherche scientifique. Enfin, cette présence chinoise s'accompagne d'une stratégie d'influence éducative et sociale visant à pérenniser l'écosystème numérique argentin. Huawei a notamment mis en place des programmes de formation tels que « Seeds for the Future », ayant formé plus de 200 étudiants et enseignants aux compétences liées aux technologies de l'information et de la communication (TIC). Le Chili est devenu le troisième marché de centres de données en Amérique latine, avec 58 installations, et les acteurs chinois y occupent une place prépondérante. Huawei s'impose comme le leader incontesté avec trois centres de données déjà opérationnels, le dernier ayant nécessité un investissement d'environ 100 millions de dollars en 2023. Cette présence est complétée par des projets de connectivité physique majeurs, tels que la fibre optique (Fibra Optica Austral), visant à désenclaver le sud du Chili.
Plus au nord, la relation entre la Chine et Cuba dans le domaine des technologies numériques dépasse le simple cadre commercial pour s’inscrire dans une stratégie d’ancrage géopolitique profond. Dans un contexte de crise économique sévère sur l'île, Pékin s'est imposé comme le partenaire technologique indispensable, fournissant à la fois les infrastructures de base et les outils de gouvernance numérique, tout en sécurisant des positions stratégiques à proximité immédiate des États-Unis. Même observation vis-à-vis du Mexique : la relation sino-mexicaine dans le secteur des technologies numériques s’inscrit désormais comme un pilier structurel de l’économie mexicaine, la Chine étant le deuxième partenaire commercial global du Mexique. Ce partenariat a franchi une étape institutionnelle majeure le 6 septembre 2022 avec la signature d’un protocole d’accord entre le ministère chinois du Commerce et le ministère mexicain de l’Économie, visant spécifiquement à renforcer la coopération en matière d’investissement dans l’économie numérique.
Emmanuel Lincot est sinologue, spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la Chine. Il enseigne à l'institut catholique de Paris.
Photo : à Mexico, le 15 juillet 2024, le gouvernement mexicain s'associe à Huawei pour promouvoir l'intégration des femmes dans l'économie numérique. © Li Mengxin/Xinhua
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