Comment s'est formée la relation entre « subordination du religieux au gouvernement » et « assistance du religieux au gouvernement » dans la Chine ancienne ?

1657013264766 China News Service Zhang Jian

Les caractéristiques historiques de la relation entre l'État et les instances religieuses dans la Chine ancienne sont généralement appelées « subordination du religieux au gouvernement » et « assistance du religieux au gouvernement », ce qui n'est pas exactement la même chose que la « théocratie », la « règle de la religion d'État » ou la « séparation de l'Église d'État » dans d'autres parties du monde. Si la grande majorité des pays médiévaux du monde ont adopté une religion particulière comme idéologie politique, la Chine fut l'une des rares exceptions à cette règle.

Depuis « l'âge pivot » dans la Chine ancienne, c’est-à-dire l’époque de 800 à 200 av. J.-C. qui vit l’émergence simultanée de nouveaux modes de pensée en Perse, en Inde, en Occident et en Chine, les religions traditionnelles ont souffert de marginalisation. Fondateur de la culture de l’École des lettrés, plus tard appelée Confucianisme, Confucius a hérité de la tradition du duc Zhou « d’agir par la vertu en accord avec le mandat du ciel », le terme vertu désignant l’autorité naturelle d’une personne lui permettant de dominer sans avoir besoin d’exercer un effort significatif. Sans nier l'existence du « mandat du ciel » et faisant grand cas des diverses activités rituelles envers le ciel et les ancêtres, le cœur de la doctrine du confucianisme s'était complètement porté sur « les qualités humaines ». Afin de concurrencer la doctrine de l’« État de droit » édictée par l’école des légistes, la philosophie politique de Confucius s’est organisée autour de préceptes marqués par « la doctrine de gouvernance par la vertu » tels que « gouverner par la vertu » ou « Le souverain dirige le peuple par la vertu et fait régner l'harmonie grâce aux rites ». 

À l'époque de la dynastie Han sous le règne de l'empereur Han Wudi, le grand confucianiste Dong Zhongshu a utilisé la théorie du Yin et du Yang comme intermédiaire pour intégrer dans le système confucéen les idéologies politiques du légisme, du taoïsme et du mohisme. Il a ainsi établi un système de sciences politiques confucéen régi par les préceptes de 德主刑辅 (De zhuxing fu) et de 春秋大一统 (Chunqiu da yitong), le premier mettant en exergue le rôle de la vertu en regard de la punition, le second insistant sur la nécessité de l’unification de la pensée afin d’apporter la stabilité politique et sociale. Avec le ferme soutien de l'empereur, il a achevé la construction de l'idéologie sociale et politique du système impérial chinois consistant à « supprimer une centaine d'écoles de pensée et à ne respecter que le confucianisme ».

Au cours de la période des Printemps et Automnes et de l'époque des Royaumes combattants, les érudits confucéens qui élaboraient leur doctrine politique se sont heurtés à la problématique de la relation entre l'Église et l'État. Les fondements de la vision religieuse du confucianisme ont été issus de certains préceptes de Confucius. La position de ce dernier à propos de l’au-delà peut se résumer par l’expression populaire « La maison en dehors de l’univers est inconnue et inexplicable », mais elle se retrouve également dans certains de ses préceptes tels que « Le maître ne parlait jamais de l’étrange ni des esprits, de la force brute ni des actes contre nature. », « Tant que l’on ne connaît pas la vie, comment peut-on savoir ce qu’est la mort ? ». Cependant, il considérait que la religion était un moyen important d'éduquer le peuple et attachait une grande importance aux divers rituels religieux, comme l’indique sa citation « Que le souverain rende les derniers devoirs à ses parents, qu’il accomplisse les sacrifices à ses ancêtres de toute son âme, et le peuple retrouvera la grande vertu. ». C'est ainsi qu’il propose une sorte d'héritage de compréhension de la religion traditionnelle « traiter le peuple avec équité, honorer les esprits mais s’en tenir à distance. ». 

Après l’époque des Royaumes combattants, les érudits confucéens ont interprété les anciennes religions des trois dynasties pré-impériales à la lumière de la vision de Confucius. Considérant la religion comme un « outil » d’édification politique, ils ont avancé le principe selon lequel « le sage utilisera la Voie des esprits, alors le monde sera obéissant ». Ainsi, le système qui avait uni la politique et la religion pendant trois dynasties a été transformé pour devenir après les dynasties Qin et Han une « religion rituelle » marquée au niveau national par les « sacrifices au ciel », les « sacrifices aux ancêtres », devenant un symbole théologique du « droit divin du souverain ». Cependant, la religion traditionnelle de l'époque n'étant que conceptuelle et rituelle, sans organisation religieuse, il n'y avait personne pour contester le pouvoir politique dont la culture dépendait du système de pensée confucéen.

Les diverses religions venues de l'étranger, tout comme celles qui se sont développées localement après la dynastie Han, ne pouvaient ni devenir l'idéologie politique de l'État ni se fondre avec son pouvoir, mais restaient circonscrites à une position subordonnée et auxiliaire du champs de la culture politique. À ce propos, l’éminent moine bouddhiste Dao An de la dynastie des Jin orientaux disait : « Il est difficile de s’élever si vous ne respectez pas le souverain. » Jouant un rôle d’opposition, certaines religions devenaient le bras spirituel des rebelles au régime en place, mais ce dernier les a attaqué sans pitié et sans exception.

L’approbation et la diffusion des « trois principes et cinq constantes » est une illustration significative de la subordination de la religion à la politique dans la société chinoise ancienne. Les trois principes, qui font référence aux relations hiérarchiques entre le père et le fils, le souverain et le sujet et enfin entre le mari et l'épouse, sont les fondements du fonctionnement social et politique. Les cinq constantes sont l'éthique de base de la société, elles font référence quant à elles à l’humanité, la probité, la convenance, le discernement et la loyauté. Toute religion étrangère entrant en Chine se devait de faire connaître son état d’esprit à ce sujet afin de  permettre l’identification de son orientation politique d’une part et de son identité culturelle et morale d’autre part. 

L’introduction du bouddhisme en Chine est un exemple de ce mode de fonctionnement. Dans la partie orientale du royaume de Wu avait migré un bouddhiste d’ethnie Yuezhi nommé Zhi Qian qui procéda à la traduction du sūtra d'Amitābha et dont le second volume rapporte : « Lorsque les préceptes sont enseignés, éclairés et pratiqués, le souverain devient bon à tout moment. Il enseigne à ses subordonnés, le père enseigne à ses fils, l’ainé au cadet, et le mari à sa femme. À l'intérieur et à l'extérieur du foyer, la famille et les amis se tournent les uns vers les autres et s'enseignent mutuellement la voie du bien ». Dans le domaine de l’éducation du peuple, bien que la méthode bouddhiste diffère de celle du confucianisme, le processus de formation demeure en conformité totale avec le précepte du maître et du subordonné tel que stipulé dans les « trois principes » ; ainsi le souverain enseigne à ses sujets, le père à ses fils, l’ainé au cadet et le mari à sa femme. Plus tard sous la dynastie Song, l’éminent moine Qisong interprètera les cinq constantes confucéennes à la lumière des « cinq préceptes » du bouddhisme (ne pas tuer, voler, mentir, commettre d’adultères et ne pas consommer de substances altérant l’esprit), il utilisera également la théologie religieuse pour justifier l'éthique des « trois principes ».

Sous la dynastie des Ming, le savant de l’ethnie Hui Wang Daiyu, voulant justifier l’existence de l’Islam en Chine, a avancé la théorie de la « loyauté dualiste » : « Les trois choses principales dans la vie sont l'obéissance à son Seigneur, l'obéissance à son chef et l'obéissance à ses proches. » Les termes « obéir au chef » et « obéir à ses proches » signifient que l'on est en accord avec les « trois principes ». Il a également utilisé les « cinq piliers » de l’Islam  (la croyance, la prière, le jeûne, l’aumône et le pèlerinage) dans une interprétation des «cinq constantes » confucéennes comme suit : « Réciter les Écritures sans oublier son Seigneur est la bienveillance, offrir les dons de Dieu aux pauvres est la droiture, adorer Dieu, son souverain et ses proches est le rituel, s'abstenir de s'égosiller est la sagesse, et accomplir le Hajj et respecter l'alliance est la foi. ». Cette identification globale à la culture chinoise a ainsi rendu l'Islam compatible avec le système social patriarcal chinois.

À la fin de la dynastie Ming, sous couvert d’aide à la politique et au nom du « soutien et en complément du confucianisme » le christianisme est de nouveau introduit en Chine. Le Jésuite italien Matteo Ricci présente le catholicisme aux érudits chinois dans un livre intitulé Le sens réel de « Seigneur du Ciel », dont l'introduction présente l’idée maîtresse de l’ouvrage en ces mots : « Pacifier l’empire et gouverner le pays reposent sur le principe de l’Un. C’est pourquoi les sages exhortent les sujets à la loyauté, c’est-à-dire à ne pas servir deux princes à la fois. La première des cinq relations morales concerne le prince, et la principale des trois règles hiérarchiques gouverne la relation entre le prince et ses sujets. Un homme juste comprend cela et le met en pratique.». Grâce à sa connaissance approfondie de la société, de la culture et des classiques chinois, il savait que les valeurs fondamentales de la société de l'époque reposaient sur les « trois principes et cinq constantes », et que le précepte selon lequel « le souverain est le guide de ses sujets » était le cœur de ses principes moraux. Par son adaptation chinoise du catholicisme, Matteo Ricci gagne le soutien de nombreux érudits et même celui de l'empereur. Après avoir lu l’ouvrage du Jésuite italien, le ministre Xu Guangqi, également astronome et mathématicien, conclura qu’il n’y a pas de contradiction entre le christianisme et le confucianisme : « Ceux qui cherchent un mot qui ne correspond pas au grand dessein de la loyauté et de la piété filiale, un mot qui ne profite pas au cœur des gens et aux manière du monde, n’en trouveront pas un seul parmi les cents millions qui composent ce livre ».

Le résultat final de la gouvernance religieuse dans la Chine ancienne a été la formation d'un modèle de relations entre l'Église et l'État, dirigé par la politique, actif sur le plan religieux et solidaire, dont l'expérience historique peut fournir des leçons pour la gouvernance sociale contemporaine.

Zhang Jian, né en mars 1953. Professeur à l'école d'éducation permanente de l'Université Renmin de Chine, il mène depuis de nombreuses années des recherches sur l'histoire de la religion chinoise et l'histoire de la philosophie chinoise.

Cet article a été initialement publié en chinois sur Chinanews.com.cn

Photo : Unsplash

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