L’historien Xu Zhuoyun, bâtisseur d’une histoire chinoise ouverte sur le monde, est mort à 95 ans
Le professeur Xu Zhuoyun, figure majeure de l’histoire chinoise et ancien directeur du département d’histoire de l’Université de Taïwan, est décédé le 3 août à Pittsburgh. Il laisse derrière lui un héritage académique unique, combinant rigueur scientifique et vision cosmopolite de l’histoire chinoise.
Xu Hong, ancien élève de Xu Zhuoyun et lui-même ancien directeur du département d’histoire de l’Université de Taïwan, a annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux : « Notre professeur Xu Zhuoyun nous a quittés, à l’âge de 95 ans. » Dans un entretien accordé à China News, Xu Hong est revenu sur ses échanges avec Xu Zhuoyun à différentes périodes. Profondément attaché à la Chine, il refusait pourtant de réduire l’histoire chinoise à une perspective strictement nationale. Vers la fin de sa vie, toutefois, la place de la Chine dans son cœur semblait s’affirmer davantage, comme en témoigne l’émotion qu’il ressentait en évoquant cette phrase : « Hélas, je ne verrai jamais les Neuf Provinces unifiées. »
Quand vous êtes-vous revus pour la dernière fois ?
Il y a dix ans, Xu Zhuoyun était retourné à Taïwan comme professeur invité à l'Université des sciences politiques de Taïwan, où il dirigeait un projet de recherche sur la réinterprétation de l’histoire chinoise. Il m’avait alors demandé de collaborer à une partie de ce travail. Ce fut notre dernière rencontre en personne, dans un cadre académique, où nous avons simplement partagé quelques souvenirs. Par la suite, sa santé fragile a limité ses déplacements, l’empêchant de revenir fréquemment. Malgré cela, nos échanges par mail ont perduré. Récemment encore, je lui avais écrit pour connaître son avis sur un article que je préparais sur l’étude du nom de règne de la dynastie Ming (1368 - 1644).
Pourriez-vous nous parler de l’influence qu’il a eue sur votre formation académique et votre manière de faire de la recherche ?
Il était rentré à Taïwan dans la trentaine, après avoir obtenu son doctorat à l’Université de Chicago. En 1964, il a ouvert un cours sur l’histoire de la Chine ancienne, que nous, ses étudiants, nous sommes tous empressés de choisir. Par la suite, il a occupé les fonctions de directeur du département puis de l’institut, jusqu’en 1970. J’ai suivi pratiquement tous les cours qu’il a dispensés durant cette période.
Dans l’émission en ligne « Treize Invitations », Xu Zhuoyun
s’est exclamé avec émotion : « Hélas, je ne verrai jamais les Neuf Provinces
réunies. » / Capture d'écran
Il s’efforçait de s’appuyer à la fois sur les matériaux archéologiques et sur les textes pour ses cours. Chaque séance de trois heures est divisée en deux parties : durant les deux premières heures, il invitait des spécialistes de l’Academia Sinica à venir enseigner. L’archéologue Li Jia assurait la majeure partie des interventions, évoquant de nombreux travaux liés aux fouilles d’Anyang. Pendant la dernière heure, Xu faisait la synthèse et partageait ses propres réflexions. À Taïwan, il y avait déjà eu des cours sur l’histoire ancienne de la Chine, mais personne, avant lui, n’avait appliqué de façon aussi systématique les théories et méthodes des sciences sociales à l’étude de l’histoire, ni enseigné comment rédiger des articles pour des revues académiques modernes. À cette époque, il avait même compilé un recueil intitulé Sélection d’articles sur l’histoire ancienne de la Chine, destiné à nous initier à ces nouvelles approches de la recherche historique.
À cette époque, l’influence du professeur Xu sur moi était aussi d’ordre spirituel. Bien qu’il ait eu des difficultés à se déplacer, il ne restait pas assis passivement pendant ses cours : parfois, il se levait en s’appuyant sur une canne. Plus tard, il avait même fait aménager un tricycle motorisé pour faciliter ses déplacements sur le campus. Son esprit de ténacité nous inspirait un profond respect : quels que soient les obstacles, il cherchait toujours à les surmonter.
En 1970, Xu Zhuoyun est parti enseigner à l’Université de Pittsburgh. Pourquoi a-t-il choisi de s’installer aux États-Unis à une époque où il exerçait une influence aussi considérable à Taïwan ?
Sa décision s’inscrivait dans le contexte de plusieurs événements survenus dans le milieu de l’éducation à Taïwan. En 1970, Qian Siliang, président de l’Université de Taïwan pendant près de vingt ans, avait quitté ses fonctions, entraînant un changement notable d’atmosphère au sein de l’établissement. Xu Zhuoyun avait alors ressenti qu’il n’y avait plus sa place. Par ailleurs, l’institut d’histoire moderne de l’Academia Sinica, financé en partie par la fondation américaine Ford, faisait l’objet de critiques accusant le milieu historique taiwanais d’être sous influence extérieure. Le professeur Xu, qui occupait un poste conjoint à l’Université de Taïwan et à l’Academia Sinica, s’était retrouvé parmi les principales cibles de ces controverses.
Malgré ce contexte, il participait activement au domaine culturel et académique à Taïwan. Après son installation aux États-Unis, il publiait régulièrement dans le China Times et le United Daily News. Il avait également contribué à la création de la Fondation internationale Chiang Ching-kuo pour les échanges académiques, qui avait soutenu plusieurs établissements de recherche américains pour la mise en place de chaires d’études chinoises et la promotion de jeunes chercheurs. L’influence de Xu Zhuoyun dépassait ainsi le cadre éducatif et s’étendait à la sphère sociale.
Après son départ pour les États-Unis et jusqu’à sa mort, sa position sur les relations entre les deux rives du détroit de Taïwan et son regard sur la Chine continentale ont-ils évolué ?
Xu Zhuoyun s’est toujours fermement opposé à l’« indépendance de Taïwan ». En ce qui concerne la Chine continentale, son attitude a connu des changements. Surtout après la politique de réforme et d’ouverture, il a rencontré de nombreux chercheurs venus du continent pour étudier ou travailler aux États-Unis et a suivi de près l’actualité, ce qui l’a amené progressivement à revoir son jugement ; il s’est ensuite rendu à Hong Kong puis en Chine continentale.
En revanche, sa perspective sur la recherche historique n’a jamais varié. Il a constamment défendu l’idée d’inscrire l’histoire de la Chine dans une vision de l’histoire mondiale. Son ouvrage de la fin de sa vie, Rivières éternelles : les tournants et le développement de l’histoire et de la culture chinoises, expose de manière systématique cette approche : il cherchait une Chine d’esprit cosmopolite. Cette position le distinguait de celle de son maître et compatriote Qian Mu, qui privilégiait une étude de l’histoire chinoise centrée sur la Chine elle-même.
Xu Zhuoyun portait en lui une certaine contradiction : profondément patriote, il refusait pourtant de considérer l’histoire de la Chine uniquement sous un prisme sinocentrique, estimant qu’elle devait être analysée dans une perspective historique plus vaste. Vers la fin de sa vie, peut-être en constatant les failles grandissantes du modèle américain, la place de la Chine et de la nation chinoise avait progressivement occupé, selon ses propres mots, une « surface » toujours plus grande dans son cœur. C’est sans doute pour cette raison qu’il avait exprimé une émotion si vive en évoquant la phrase : « Hélas, je ne verrai jamais les Neuf Provinces unifiées. » À ma connaissance, il avait déjà choisi, de son vivant, l’emplacement de sa tombe à Wuxi, pour « retomber feuille sur ses racines ».
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
Photo du haut : compte personnel Weibo de Xu Zhuoyun
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