Émancipation ou sexisme ? La statue d’une femme nue fait débat en Chine
Ce n’est pas la première fois que la statue de Yang Yuhuan nue, concubine favorite d’un empereur chinois de la dynastie Tang, ait suscité la polémique en Chine. Mais cette fois-ci, au-delà de la liberté de création et de la libération des mœurs, le débat porte également sur les dynamiques de pouvoir dans l’art, le genre et l’espace public.
Art ou pas art, telle est la question qui passionne les internautes chinois. En ce début d’année, la fameuse sculpture « Le bain de la favorite impériale » se trouve en pleine tempête médiatique, suite à des commentaires négatifs devenus viraux sur les réseaux sociaux. « Indécence », « décadence morale » ou « effets négatifs sur les mineurs »… les remarques sont sévères à l’encontre de cette statue de femme aux seins nus, dressée dans le palais Huaqingchi, un des hauts lieux touristiques à Xi’an, dans le centre de la Chine. Relayée par les médias locaux, l'affaire n’a cessé d’enfler : face aux détracteurs, les défenseurs de la statue sont tout aussi nombreux et n’hésitent pas à s'engouffrer dans l’arène médiatique en criant gare aux discours moralisateurs et obscurantistes.
La polémique autour de cette statue n’est pas entièrement nouvelle : déjà en 2015, l’agression d’un visiteur qui réclamait son droit de la toucher après avoir payé son entrée avait déclenché l’indignation, et en 2024, des internautes l’avaient déjà jugée « indécente ».
Pour apaiser les tensions, la direction du palais Huanqingchi a clarifié, le 13 janvier, le parcours de cette œuvre d’art, réalisée en 1991 par le célèbre sculpteur Pan He, afin de mettre en valeur l’atmosphère historique de ce jardin impérial de la dynastie Tang. Elle rappelle également que l’art de la sculpture nue a une longue histoire en Chine : dès la dynastie Han, fresques, stèles et miroirs en bronze montrent des corps nus.
Derrière cette polémique, qui interroge sur la frontière entre art et lubricité, le nœud de la controverse réside dans le fait qu'après une trentaine d’années d'existence, presque sans histoire, la statue de la concubine impériale nue finit par déranger dans la Chine d’aujourd’hui. Les jeunes générations deviendraient-elles plus conservatrices et puritaines ? C’est une hypothèse partagée par de nombreux internautes plus âgés. « Ayant vécu toute l’ouverture de la société, j’ai le sentiment d’un retour en arrière », soupire ainsi Hu Xijin, un ancien journaliste chinois âgé de 65 ans.
Cette statue constitue l’œuvre dont le sculpteur est le plus fier, en brisant les interdits artistiques issus de la Révolution culturelle. Dans ce sens, le magazine shanghaien Xinmin Weekly estime que la statue nue de Yang dépasse sa valeur artistique, en incarnant le courage d’une époque et l’esprit de liberté et d’ouverture. La preuve : Fu Weigang, chercheur en finance à Shanghai la considère même comme un critère d'évaluation pour le développement économique et social de Xi’an.
Mais cette vision manichéenne entre obscurantisme et ouverture d’esprit se heurte à un regard féminin qui s’affirme aujourd’hui de plus en plus dans le monde de la culture et de l’art. Beaucoup d'internautes reprochent à cette statue une toute autre chose que « l’indécence ». Ils estiment que la statue réduit la concubine Yang Yuhuan à un instant intime propice aux fantasmes, transformant ainsi une figure historique complexe en simple corps sexualisé au nom de l’art. Un traitement qui a pourtant épargné Li Longji, mari de la concubine. La polémique a visiblement ravivé l’esprit rebelle chez les jeunes internautes : des mèmes représentant des statues nues de figures historiques masculines pullulent désormais sur la Toile chinoise.
La polémique continue de diviser l’opinion publique, mais de nombreux observateurs restent optimistes. Comme le souligne un article du Centre de recherche chinois sur la vidéo en ligne, la controverse soulève des questions essentielles : comment commémorer les femmes qui ont marqué l’histoire ? Et comment la statue de Yang Yuhuan pourrait-elle être considérée comme « art » si elle n’était pas nue ?
Photos : Dr.
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