Le Tibet, laboratoire de la modernisation chinoise

1773668178662 China News An Yingzhao
À l’occasion du 60 anniversaire de la région autonome du Tibet, les autorités chinoises mettent en avant leur vision d’une « modernisation à la chinoise » appliquée au plateau tibétain. Infrastructures, développement économique, protection de l’environnement, cohésion sociale : Pékin présente le Tibet comme un terrain d’expérimentation de son modèle de développement. Dans un entretien accordé à l’agence China News Service, le chercheur Zha Luo détaille les priorités et les principes de cette transformation.

L’année 2025 marque le 60ᵉ anniversaire de la création de la région autonome du Tibet. En six décennies, le plateau tibétain a connu des transformations profondes. De la lutte contre la pauvreté à l’élévation du niveau de vie, puis à l’intégration dans la trajectoire nationale de modernisation socialiste, la région s’est développée en s’inscrivant dans la dynamique globale du pays.

Interviewé à propos des principes et des orientations de la modernisation « à la chinoise » appliquée au Tibet, Zha Luo, chercheur d’origine tibétaine, secrétaire général adjoint au centre chinois de recherches tibétaines et spécialiste de l’histoire de la région himalayenne, explique comment cette modernisation tente de respecter les cadres généraux définis au niveau national, tout en tenant compte des réalités spécifiques du Tibet. Selon lui, elle doit s’appuyer sur une approche pragmatique, fondée sur l’expérimentation et l’innovation.

Comment comprendre la trajectoire de modernisation du Tibet dans le cadre de la modernisation chinoise ?

Le 20ᵉ congrès du Parti communiste chinois a posé les bases théoriques de la modernisation « à la chinoise » et fixé pour objectif la renaissance de la nation chinoise par ce modèle de développement. Le quatrième plénum du 20 comité central a, pour sa part, appelé à mobiliser l’ensemble de la société autour de ce projet.

Le Tibet a toujours fait partie intégrante du territoire chinois. Sa modernisation s’inscrit donc pleinement dans cette ambition nationale. Les différents acteurs de la société tibétaine sont appelés à s’engager activement dans cette dynamique.

Situé au cœur du plateau Qinghai-Tibet, le territoire présente des spécificités géographiques, historiques et culturelles marquées. La modernisation du Tibet doit ainsi suivre les orientations générales du pays, tout en s’adaptant à ses réalités locales. Cela implique une démarche concrète, ancrée dans le terrain, ouverte à l’innovation.

À l’avenir, la région devra concentrer ses efforts sur quatre priorités : la stabilité, le développement, la protection de l’environnement et le renforcement des zones frontalières. Il s’agit de préserver l’harmonie sociale et la stabilité politique, de promouvoir un développement de qualité compatible avec la protection des écosystèmes, de dynamiser les réformes et l’ouverture, et de fédérer les énergies autour d’un esprit de mobilisation collective.

C’est à ces conditions que la modernisation « à la chinoise » pourra s’ancrer durablement au Tibet.

Dans le cadre de la mise en œuvre de la modernisation « à la chinoise » au Tibet, comment mieux fédérer les différentes forces de la société ?

La modernisation du Tibet doit d’abord s’inscrire sous la direction unifiée du Parti et respecter les orientations définies pour la gouvernance de la région à l’ère nouvelle. Cela garantit une ligne politique claire, un cadre théorique cohérent et des choix stratégiques stables. Sur cette base, il est essentiel de renforcer la recherche sur les modalités concrètes de cette modernisation et d’explorer des voies de développement adaptées aux réalités locales. Il faut aussi mieux expliquer ce modèle et le faire connaître, afin que les responsables comme la population partagent une vision commune et disposent de repères théoriques solides pour l’action.


Le renforcement des liens entre les différentes communautés ethniques reste un levier central. L’unité nationale doit servir de moteur à la modernisation du Tibet. Cela passe par la consolidation du sentiment d’appartenance à une communauté nationale commune, mais aussi par un travail de fond sur l’histoire des échanges entre les peuples et sur le rôle du Tibet au sein de la Chine. L’enseignement de l’histoire des relations entre la région et le pays doit être approfondi. Les politiques doivent encourager l’intégration dans tous les domaines : géographique, culturel, économique, social et psychologique. Les programmes de soutien interrégional doivent également gagner en efficacité, en ciblant mieux les difficultés concrètes de la population et en favorisant un développement plus équilibré.

Mobiliser les forces de la société implique aussi de moderniser les pratiques sociales. Cela suppose d’orienter les jeunes vers une vision plus ouverte de l’emploi, en encourageant la mobilité nationale des diplômés et de la main-d’œuvre. L’objectif est de mieux valoriser les compétences. La gouvernance locale doit être renforcée, en associant les notables, les étudiants revenus au pays et les acteurs locaux à la gestion des villages et à la revitalisation rurale. Il s’agit d’ouvrir davantage les territoires, de stimuler leur dynamisme et d’actualiser les règles de vie collective, dans le respect des valeurs socialistes fondamentales.

Enfin, il est nécessaire de nourrir un esprit collectif tourné vers l’effort et la construction d’un « plateau du bonheur ». Cela passe par la valorisation de références symboliques comme l’esprit des grandes infrastructures, celui des anciens bâtisseurs du Tibet ou encore celui de l’entraide nationale. Il s’agit aussi de rappeler le courage des populations face aux contraintes du passé et leur détermination à sortir de la pauvreté. En cultivant un climat social positif, fondé sur la persévérance et la confiance, le Tibet pourra renforcer les bases humaines et culturelles de sa modernisation.

Le quatrième plénum du 20 comité central du Parti communiste chinois a défini six grands principes pour le développement économique et social du « 15 plan quinquennal », dont la priorité à la qualité de la croissance. Selon vous, sur quels points le Tibet doit-il se concentrer pour atteindre cet objectif ?

La recherche d’un développement économique de qualité est une étape incontournable pour accompagner la modernisation « à la chinoise » du Tibet. Cinq axes doivent être privilégiés.

D’abord, il faut accélérer la mise en place d’infrastructures modernes et connectées au reste du pays. Cela concerne les chemins de fer, les routes, les aéroports, les réseaux électriques, les pipelines et les télécommunications. Les investissements doivent aussi se poursuivre dans les zones rurales, pastorales et frontalières, en renforçant les liaisons avec les villes centres et les systèmes logistiques. Parallèlement, les infrastructures environnementales doivent être améliorées, notamment pour favoriser l’utilisation d’énergies plus propres.

Ensuite, la région doit approfondir les réformes et l’ouverture. Cela suppose une prise de conscience, au niveau local, de l’importance des transformations structurelles et de l’intégration aux échanges extérieurs. Les autorités doivent perfectionner les cadres institutionnels, favoriser un équilibre entre marché efficace et action publique, et renforcer l’ouverture, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le Tibet est appelé à s’insérer davantage dans les grands ensembles économiques nationaux et à lever les obstacles qui freinent son ouverture vers l’Asie du Sud.


Troisième priorité : développer de nouvelles forces productives. Tout en modernisant l’agriculture, l’élevage, le tourisme et l’artisanat, il faut miser sur les secteurs d’avenir. Le Tibet dispose d’atouts dans les énergies propres, les ressources biologiques du plateau, le lithium des lacs salés, la médecine tibétaine ou encore les infrastructures numériques vertes. Ces domaines peuvent devenir des piliers de son intégration dans la stratégie économique nationale. Cela passe aussi par une adaptation de l’enseignement supérieur afin de former des profils qualifiés, en adéquation avec les besoins de l’économie.

Quatrième axe : assurer la stabilité et la prospérité des zones frontalières. Il s’agit de concilier sécurité, développement local et amélioration des services publics. Les mécanismes de coopération entre autorités civiles, militaires et population doivent être renforcés pour garantir à la fois le bien-être des habitants et la solidité du dispositif de défense.

Enfin, la région doit progresser vers une prospérité plus largement partagée. Il faut consolider les acquis de la lutte contre la pauvreté, surveiller les risques de rechute, notamment liés aux catastrophes naturelles ou aux problèmes de santé, et mieux protéger les populations vulnérables. La revitalisation des campagnes reste une priorité, avec un effort particulier pour réduire les écarts entre villes et zones rurales en matière d’éducation, de santé et d’accès à l’information. La circulation des ressources — terres, capitaux, talents, technologies et données — doit être facilitée pour soutenir un développement plus équilibré.

La protection de l’environnement sur le plateau tibétain est au cœur des préoccupations. Comment faut-il aborder cette question dans le processus de modernisation du Tibet ?

Un haut niveau de protection écologique doit constituer le socle de la modernisation « à la chinoise » appliquée au Tibet.

Concrètement, il s’agit de faire respecter strictement les lois environnementales nationales et les plans d’aménagement du territoire, d’améliorer la coordination des politiques de protection, et de renforcer les mécanismes de contrôle, d’évaluation et d’application des règles. Les programmes de recherche scientifique sur le plateau Qinghai-Tibet doivent être poursuivis, tout comme la mise en œuvre de projets de conservation, de restauration et de gestion des écosystèmes.

Parallèlement, il faut accélérer la transition écologique des activités économiques et développer des secteurs fondés sur la valorisation de l’environnement. Cela implique notamment d’évaluer précisément les capacités de stockage de carbone, de promouvoir une économie du carbone, et de mettre en place des plateformes d’échange de crédits carbone. Les dispositifs de compensation écologique et les transferts financiers de l’État central doivent également être améliorés afin de mieux articuler protection de la nature et amélioration des conditions de vie.

En résumé, la protection de l’environnement doit être envisagée comme une question stratégique pour l’avenir du pays. Le Tibet est appelé à devenir un pôle de référence, en Chine et à l’international, en matière de civilisation écologique. Ces orientations illustrent la place centrale qu’occupe désormais le Tibet dans la stratégie de développement chinoise.

Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.

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