[Internet du Milieu] Mort subite de l’influenceur scolaire Zhang Xuefeng, miroir grossissant de l’angoisse de son époque
Figure incontournable sur le paysage scolaire en Chine, Zhang Xuefeng, orateur aussi talentueux que controversé, continue de diviser l'opinion après sa disparition prématurée.
Le 28 mars 2026, dès 7 heures du matin, le funérarium de Suzhou, dans l’est de la Chine, devient le théâtre d’un hommage national bouleversant lors des adieux à Zhang Xuefeng (Zhang Zibiao de son vrai nom). Fait rare : des dizaines de milliers d’étudiants et de parents, venus des quatre coins du pays, se rassemblent spontanément pour former une file de recueillement de près de deux kilomètres. Quatre jours plus tôt, ce self-made multimillionnaire, aux 40 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, s’était éteint d’un arrêt cardiaque à seulement 41 ans, provoquant une onde de choc sur le Net chinois. Guide pour élèves issus de milieux modestes ou marchand d’angoisse ? Rarement la disparition d’une personnalité aura cristallisé autant d’émotions et de débats en Chine.
Influenceur star spécialisé en orientation scolaire, Zhang Xuefeng est un tribun hors pair. Entre punchlines efficaces, débit mitraillette et assurance quasi autoritaire, il enflamme les foules et captive, lors de ses vidéos live, des milliers de parents soucieux de l’avenir de leur progéniture. Ce franc-parleur décrypte, sans langue de bois, filières, débouchés et règles d’orientation, permettant à ses clients d’éviter les supposés pièges de l’accès à l’enseignement supérieur. Il leur déconseillait des spécialités comme la finance, la diplomatie ou l’archéologie, considérées comme peu rentables, incertaines et difficilement accessibles sans capital social. Lui-même transfuge de classe, il fonde pourtant son discours sur un certain déterminisme social : les idéaux sont l’apanage des privilégiés, tandis que les enfants de familles modestes doivent rester pragmatiques, car leur réalité se limite à la seule subsistance.
Cette vision, perçue comme manichéenne ou populiste, divise radicalement. Pour ses partisans, il a brisé l'asymétrie d'information au profit des familles ordinaires. Pour ses détracteurs, il a réduit le savoir à un simple outil utilitaire, au risque de dévoyer la mission émancipatrice de l'école et d'exacerber la compétition sociale. En 2023, ses propos sur « l'inutilité du journalisme » avaient suscité une levée de boucliers chez les universitaires, tandis que sa déclaration affirmant que « les sciences humaines ne sont que des services » avait enflammé le débat public. Plus récemment, en 2025, des injures proférées en direct lui avaient valu une suspension de ses réseaux sociaux.
Le phénomène Zhang Xuefeng n’est pas le fruit du hasard. Selon le média chinois Caixin : « Il répond au déficit d’information des familles modestes sous pression, face à la complexité des réformes du Gaokao et à la prolifération des établissements. » Pour rappel, Zhang s'était fait connaître en 2016 - année de la généralisation de la réforme du concours national - avec une vidéo devenue virale résumant les 34 meilleures universités chinoises en sept minutes, sur un ton sarcastique.
Symptôme d’une société hantée par la peur du déclassement ou catalyseur de l’anxiété des jeunes ? Les polémiques autour de Zhang Xuefeng s’inscrivent dans un débat plus large sur la dévalorisation des diplômes, nourri par le ralentissement économique et les difficultés rencontrées par les jeunes diplômés dans leur insertion professionnelle. « L’héritage majeur qu’il laisse derrière lui ne réside pas tant dans la précision de ses conseils que dans sa capacité à avoir déclenché un vaste débat national sur le sens de l’éducation, de l’existence et de nos échelles de valeurs », souligne Critical Thinking, une institution dédiée à l’enseignement de la pensée critique en Chine.
Photo du haut : Sur le tableau est inscrit le texte suivant : « Le chemin de la réussite dans la vie commence par un bon choix de spécialité ». © Compte Weibo de Zhang Xuefeng
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