Qiaopi, ces lettres qui reliaient les exilés chinois à leur pays
Pendant des générations, des millions de Chinois partis travailler à l’étranger ont envoyé à leurs proches des lettres accompagnées d’argent. Appelés qiaopi, ces courriers racontent l’exil, les solidarités familiales et l’espoir d’une Chine capable de protéger ses ressortissants. Devenus patrimoine documentaire mondial, ils connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt.
Historien des migrations chinoises et spécialiste reconnu des qiaopi, Zhang Guoxiong est professeur à l’université de Wuyi et vice-président de la Société chinoise d’histoire des Chinois d’outre-mer. Ses recherches portent sur les régions d’émigration, l’histoire des communautés chinoises établies à l’étranger et le patrimoine mondial. Il a notamment dirigé les travaux scientifiques ayant accompagné l’inscription des archives qiaopi au registre Mémoire du monde de l’Unesco. Il est également rédacteur en chef du Corpus des archives qiaopi du Guangdong, vaste projet éditorial consacré à la conservation et à l’étude de ces documents.
Le succès en salles du film Dear You a remis les qiaopi sur le devant de la scène. Ces courriers, qui associaient des nouvelles familiales aux sommes d’argent envoyées par les émigrés à leurs proches restés au pays, témoignent aussi bien des épreuves traversées par ces communautés que de la permanence de la culture chinoise hors de ses frontières.
Pourquoi les expatriés chinois désignaient-ils souvent leur pays natal sous le nom de « Tangshan », le « pays des Tang » ? Quelles valeurs ces lettres transmettent-elles ? Et comment faire vivre aujourd’hui ces archives ? Entretien avec Zhang Guoxiong.

Zhang Guoxiong, professeur à l’université de Wuyi et vice-président de la Société chinoise d’histoire des Chinois d’outre-mer.
Dans de nombreux qiaopi, les Chinois d’outre-mer appellent la Chine « Tangshan ». Quelle est l’origine historique de cette appellation ?
Zhang Guoxiong : Les premiers émigrés chinois ont été désignés de multiples façons : « gens des Tang », « gens du Nord », « Chinois », « travailleurs chinois », « ressortissants chinois » ou encore « Han ». D’autres appellations renvoyaient à leur région d’origine : habitants du Fujian et du Guangdong, Chaozhou ou Guangfu. Mais l’expression « gens des Tang » était de loin la plus répandue. Les quartiers chinois étaient collectivement appelés « rues des gens des Tang », autrement dit Chinatowns. La Chine et le pays natal étaient volontiers désignés comme « Tangshan », et les qiaopi expédiés au pays étaient parfois eux-mêmes appelés « courriers de Tangshan ».
Le mot « Tang » renvoie ici à la dynastie Tang. Si les Chinois d’outre-mer l’ont longtemps employé pour parler à la fois de leur pays et de leur région d’origine, c’est pour des raisons historiques et culturelles profondes. La Chine des Tang fut un État unifié et particulièrement puissant. Elle exerçait alors une influence considérable dans le monde, entretenait de nombreux échanges avec l’étranger et a profondément marqué l’évolution ultérieure du pays. La dynastie Tang est ainsi devenue le symbole d’un âge d’or de la civilisation chinoise.
Entre les dynasties Tang et Song, puis sous les Ming et les Qing, des habitants du littoral du sud-est de la Chine se sont installés en Asie du Sud-Est. Leurs techniques agricoles et leur niveau de développement culturel étaient alors souvent supérieurs à ceux des sociétés locales. Dans leur lutte pour se faire une place en terre étrangère, ces émigrés conservaient donc une forte assurance culturelle. Se réclamer des Tang était pour eux une source de fierté.
À l’époque moderne, la Chine, appauvrie et affaiblie, n’était guère en mesure de protéger ses ressortissants à l’étranger, victimes de discriminations et d’humiliations. Ni le gouvernement des Qing ni celui de la République de Chine ne disposaient des moyens nécessaires pour assurer efficacement leur défense. Même les négociants chinois qui avaient acquis une certaine puissance économique et une influence sociale étaient qualifiés par des chercheurs occidentaux de « marchands sans empire ».
Dans ce contexte, les communautés chinoises établies à l’étranger espéraient qu’une patrie forte pourrait les protéger, mais cette attente restait sans réponse. « Tangshan » est alors devenu à la fois un refuge symbolique et l’expression d’un espoir : celui de voir la Chine renouer avec sa grandeur et offrir un solide appui à ses ressortissants expatriés.
Après la révolution de 1911, les documents officiels et les intellectuels ont commencé à employer couramment le terme huaqiao, qui désigne les Chinois établis à l’étranger. Dans la langue populaire, toutefois, les expressions « gens des Tang » et « Tangshan » sont restées très vivantes. L’aspiration nationale qu’elles exprimaient, elle, n’a jamais disparu.
En tant que spécialiste des qiaopi, comment expliquez-vous le profond écho rencontré par le film Dear You ? Quelles valeurs les Chinois d’aujourd’hui peuvent-ils puiser dans ces correspondances ?
Z. G. : Ce film a transformé les qiaopi en véritable sujet de société et les a fait connaître à un très large public. Ayant suivi le processus qui a conduit à leur inscription au registre Mémoire du monde avant de leur consacrer mes recherches, je m’en réjouis profondément. Je suis reconnaissant au film d’avoir contribué à cette diffusion.
Son faible budget, le recours à des acteurs non professionnels, l’usage du dialecte et son fort ancrage régional pouvaient sembler constituer des limites. Ce sont en réalité les traits qui lui donnent toute sa singularité. Son succès tient avant tout, selon moi, à la force des liens affectifs qu’il met en scène. Le sens des responsabilités des émigrés envers leur famille, la dette contractée envers un ami qui vous a sauvé la vie et l’engagement pris à son égard touchent les spectateurs au plus intime. Le film donne à ressentir la chaleur et la puissance des liens familiaux, de l’amitié et de l’attachement au pays, profondément enracinés dans la culture chinoise. Cette émotion commune transcende les différences de région, de classe sociale et de dialecte.
Cette fidélité aux autres procède d’abord d’un sens aigu du devoir. Les deux personnages principaux, Zheng Musheng et Ye Shurou, assument ensemble la responsabilité de faire vivre leur foyer et d’assurer la continuité familiale. Xie Nanzhi remplit lui aussi ce devoir lorsqu’il écrit au nom de Zheng Musheng et prend seul en charge deux familles. La constance avec laquelle ils honorent leurs responsabilités devient une forme de loyauté et de probité.
Le film insiste à plusieurs reprises sur la nécessité d’être une personne de cœur et de parole. C’est précisément l’essence de la culture des qiaopi : tenir ses engagements envers sa famille, même au prix de l’exil et des plus dures épreuves.
J’ai également été très sensible à la manière dont le film déploie une esthétique proprement chinoise. Il renonce aux récits grandioses et aux conflits artificiellement dramatisés. À l’image d’une peinture de paysage traditionnelle, il privilégie la retenue et la suggestion. Le cadrage, la musique et l’expression des sentiments restent mesurés, laissant au spectateur le temps et l’espace nécessaires pour saisir ce qui n’est pas explicitement formulé.
J’ai éprouvé devant ce film ce que je ressens depuis des années en lisant les qiaopi. Les auteurs de ces lettres exprimaient leurs sentiments de façon indirecte, par des questions sur la vie quotidienne, des recommandations et l’évocation de leurs espoirs. Ces courriers sont, au fond, une traduction écrite de la manière dont les Chinois conçoivent les relations humaines et de leurs aspirations morales.
Parce qu’ils partageaient la même culture, leurs destinataires savaient lire derrière ces conseils répétés et ces préoccupations ordinaires. Ils comprenaient les difficultés de leurs proches partis gagner leur vie à l’étranger, tout comme leur profond attachement à la famille.
Qu’est-ce qui distingue principalement les qiaopi chinois des lettres rédigées par d’autres migrants à travers le monde ?
Z. G. : Les qiaopi sont, eux aussi, une forme de correspondance migratoire internationale. Ce qui les distingue principalement des lettres issues du monde occidental tient aux traditions culturelles propres à chaque société.
Dans les correspondances de migrants occidentaux, l’expression directe des sentiments personnels occupe généralement une place centrale. Les qiaopi, eux, s’inscrivent dans une conception où la famille et la nation forment un même ensemble. On y voit souvent un individu s’adresser non pas à une seule personne, mais à tout un groupe. Les lettres traitent en priorité des affaires du foyer, du clan familial et parfois même du village.
Dans la culture chinoise, la prospérité collective est considérée comme la condition du bien-être individuel. Si les rapports entre belle-mère et belle-fille, entre beau-père et bru, entre belles-sœurs ou entre voisins sont harmonieux, l’émigré peut travailler à l’étranger l’esprit tranquille. La famille et le collectif passent avant l’individu : la famille est conçue comme une nation en miniature, et la nation comme une grande famille.
Cet héritage culturel explique que les qiaopi soient porteurs d’une responsabilité sociale et d’une mémoire collective qui dépassent largement le cadre de la correspondance privée.
Le Corpus des archives qiaopi du Guangdong est l’un des grands projets culturels de la province pour le quinzième plan quinquennal. Cent vingt volumes doivent paraître en trois ans, avec une première série prévue en août. Quelle est la principale avancée de cette publication ?
Z. G. : Par rapport aux travaux antérieurs, la principale ambition du Corpus est de présenter dans toute leur ampleur les résultats les plus récents obtenus dans la conservation, l’étude et la gestion des qiaopi du Guangdong.
Il s’agit, tout d’abord, de restituer cet ensemble documentaire dans son intégralité. Les qiaopi forment un véritable système d’archives dont les lettres envoyées depuis l’étranger ne constituent qu’une partie. On trouve aussi les réponses adressées aux émigrés par leurs familles restées au pays. Ces « courriers de retour » refermaient le circuit de la correspondance.
Or, ils sont très peu présents dans les publications existantes. Le Corpus comblera cette lacune et permettra de retracer dans son ensemble cette circulation à double sens.
Nous intégrerons également les archives des agences postales spécialisées dans l’acheminement des lettres et des fonds. Les qiaopi transitaient principalement par des établissements privés, parfois spécialisés, ainsi que par des comptoirs financiers et des maisons de change qui exerçaient cette activité en complément de leurs opérations habituelles. Après la fondation de la République populaire de Chine, les activités et la gestion de ces anciens établissements ont été regroupées au sein d’agences spécialisées dans les qiaopi. Leurs archives sont une composante indispensable de cet ensemble documentaire. Elles seront publiées pour la première fois.
Le Corpus intégrera ensuite les avancées les plus récentes de la recherche. Celle-ci a considérablement progressé depuis 2020, grâce à la participation de spécialistes issus de nombreuses disciplines. De nouveaux champs se sont ouverts : l’histoire financière des qiaopi, leur rôle dans le développement des régions d’émigration ou encore leur contribution aux échanges culturels entre la Chine et l’étranger. Les recherches consacrées à l’histoire du Parti communiste chinois et à la culture révolutionnaire dans ces correspondances en ont également enrichi l’étude.
Ces avancées donnent au Corpus une base scientifique solide. Chaque document retenu fera l’objet d’une notice détaillée décrivant sa forme, son contenu et les informations culturelles qu’il renferme, afin d’en restituer pleinement la valeur documentaire.
Enfin, nous voulons mettre en lumière la richesse culturelle et esthétique de ces archives. Les services d’archives, les institutions patrimoniales et les universités du Guangdong conservent aujourd’hui plus de 200 000 pièces. Le Corpus réunira les plus représentatives d’entre elles. Il fera aussi ressortir la beauté formelle de la tradition épistolaire chinoise, à la croisée de la calligraphie et de l’art des sceaux.
Comment favoriser aujourd’hui la mise en valeur et la réappropriation de ces archives ?
Z. G. : L’essentiel est de savoir les réinterpréter de manière créative et d’en renouveler les usages. Jusqu’à présent, les efforts ont surtout porté sur la collecte, le classement, la reconnaissance institutionnelle, la gestion et la conservation des qiaopi. Il faut désormais accorder davantage d’importance à leur transmission et à leur valorisation.
Au Guangdong, la recherche et la démarche d’inscription au registre Mémoire du monde ont progressé de pair. Dès 2004, le Centre de recherche sur l’histoire et la culture de Chaoshan, à Shantou, a organisé le premier colloque consacré à la culture des qiaopi. Plusieurs autres éditions ont suivi. L’université de Wuyi mène elle aussi depuis longtemps des recherches sur le sujet.
Lors de la candidature des « diaolou et villages de Kaiping » au patrimoine mondial, les qiaopi avaient déjà fourni de précieuses sources documentaires pour établir la valeur de ces tours fortifiées. Ces dernières années, les initiatives destinées à valoriser les qiaopi se sont multipliées dans le Guangdong. Des séries télévisées, des spectacles de chant et de danse ainsi que des pièces de théâtre s’en sont inspirés. D’un sujet jusque-là réservé aux spécialistes, ils sont devenus une ressource majeure pour faire connaître l’histoire des Chinois d’outre-mer. Des souvenirs et des créations culturelles reprenant leurs motifs sont également apparus sur le marché.
Dear You est l’aboutissement de ce travail de longue haleine. Jamais la valorisation des qiaopi n’avait atteint une telle audience. Je suis convaincu que de nombreuses autres créations viendront encore renouveler et faire vivre cet héritage.
Article traduit du chinois, initialement publié sur Chinanews.com.cn.
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